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Les frontières, derniers remparts à la mondialisation

Au supermarché, les frontières ne semblent plus exister. Kiwis d’Australie ou du pourtour méditerranéen ont la même peau et le même prix. Pour le consommateur, le constat est sans appel : avec la mondialisation, les frontières nationales ont disparu. Une idée soutenue par la majorité mais contredite par les modèles de l'économiste Thierry Mayer.

Economie globaleLa mondialisation des échanges ferait disparaître les frontières nationales. Mais est-ce vraiment le cas ?
© Steve Allen/Getty

«La Chine et l'Europe ne sont pas en guerre et ne seront pas en guerre», a déclaré début septembre le Commissaire européen au commerce, Peter Mandelson, pour tenter d'apaiser les tensions qui n’ont fait que croître depuis la levée des accords sur le textile au début de l’année. Ces accords, signés en 1975, prévoyaient un système de protection face aux importations de textile chinois qui a pris fin le 1er janvier 2005. Depuis, les chaussettes, les bas et tee-shirt ont déferlé sur le territoire européen, faisant bondir de 50% le chiffre total des importations en provenance de Chine, et le multipliant par quatre ou cinq pour certains produits !

Pour beaucoup, ce phénomène tend à confirmer que nous avançons vers un marché de plus en plus ouvert, où les barrières commerciales s’effondrent. Ce serait une loi imparable de la mondialisation, que les économistes comme Thierry Mayer, conseiller scientifique au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), définissent comme « la possibilité d’obtenir un bien, une technologie ou des capitaux aussi facilement d’un bout à l’autre de la planète ». Ceci serait rendu possible par la disparition progressive des barrières commerciales. Face à cette évolution, deux clans s’affrontent : ceux qui jugent le scénario catastrophique et ceux qui le considèrent idéal.

Loin de cette polémique, certains économistes abordent le sujet plus froidement, en s'appuyant sur des calculs mathématiques. Leurs récentes études montrent que, malgré l’ouverture des marchés, les frontières nationales affectent encore le commerce international. Et pas qu'un peu : selon Thierry Mayer, les échanges commerciaux entre deux zones sont divisés en moyenne par 80 lorsqu'une frontière les sépare ! Comprendre l’origine complexe du poids des frontières est au cœur des recherches de ce spécialiste. Il avance des barrières politiques ou économiques (la subsistance de taxes douanières, la volatilité des taux de change…), mais aussi des freins dus aux habitudes culturelles. Pour lui, la mondialisation est aujourd'hui bien moins forte qu'on ne pense.

01.Du commerce vers la mondialisation

Echange commerciaux au XVIIIe siècleAncienne gravure représentant des échanges commerciaux entre les natifs caraïbes et les européens au XVIIIe siècle. Les indiens échangeaient avec les européens des denrées rares, comme des épis de maïs ou des blocs de sucre.
© Albrecht Carl Seutter
e lien qui rapproche le commerce et le lointain était déjà pressenti par les Grecs. Dans leur mythologie, le dieu Hermès est patron des marchands et guide des voyageurs. Depuis la nuit des temps en effet, le commerce jette des ponts entre les différentes régions du globe. Mais c’est avec les progrès techniques du XIXe siècle que les possibilités d’échanges ont explosé : production en série, nouveaux moyens de transport, technologies de l’information et de la communication… Durant ce siècle, les hommes ont forgé les outils technologiques nécessaires à l’expansion d’un marché à l’échelle planétaire.

Encore faut-il des conditions politiques et économiques favorables. Ce n’est qu’à partir des années soixante-dix qu’elles seront réunies. Période qui marque le début de la suppression des barrières commerciales érigées durant les deux guerres mondiales et la crise des années 30. Dans les dernières années du XXème siècle, des partenariats visant à stimuler le commerce entre groupes de pays se sont multipliés : création d’un marché unique dans l’Union européenne en 1993, signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre le Canada, les Etats-Unis (1988) et plus récemment le Mexique (1992). Des organisations internationales telle que l’OMC (qui a remplacé le GATT créé en 1947) ont été créées pour encadrer l’ouverture des marchés. Depuis sa naissance en 1995, l’OMC a supervisé de multiples négociations couvrant le commerce de biens ou de services. Six ans après sa mise en oeuvre, les droits de douanes, quotas et autres limitations au commerce ont baissé de 40% en moyenne. En 50 ans, les échanges mondiaux ont été multipliés par sept. L’ère de la mondialisation se met en place.

Dans un tel contexte, comment ne pas imaginer les frontières nationales abolies d’un point de vue économique ? Il n’y a alors qu’un pas à franchir avant de considérer, comme la journaliste Laurence Benhamou dans son récent livre « Le grand bazar mondial », que « nos draps viennent du Népal, nos choux de Bruxelles du Guatemala, nos lunettes et nos rouges à lèvres de Chine ». Penser autrement devient presque incongru. Et pourtant, certaines recherches en économie réaffirment l’impact des frontières et remettent ainsi en question l’ampleur du phénomène mondialisation.

02.Un modèle crée la surprise

Portrait de Thierry MayerThierry Mayer est professeur d’économie à l’université de Paris-Sud. Ses travaux portent sur le commerce international, la localisation des firmes multinationales, la nouvelle économie et les effets frontières.
© DR
Depuis une dizaine d’années, la littérature économique spécialisée, à l’encontre de bien des idées reçues, s’accorde sur un fait : malgré la libéralisation des marchés, les frontières politiques représentent toujours un frein aux échanges commerciaux. Tout a commencé en 1995, au moment où la mondialisation bat son plein. Un économiste américain du nom de James McCallum publie alors un article à rebrousse poil. Il se base sur une équation mathématique, appelée modèle de gravité, pour démontrer qu’à distance géographique et taille économique comparable, une province canadienne échangeait en 1988 environ 20 fois plus avec une autre province canadienne qu’avec un Etat américain. Ces travaux révèlent donc une limitation du commerce entre deux régions, dès lors qu’une frontière les sépare. Désigné sous le nom « d’effet frontière », ce phénomène a laissé les spécialistes pantois. Comment expliquer l’existence d’un tel effet entre deux régions aussi proches culturellement et économiquement que le Canada et les Etats-Unis ?

Affiné, révisé puis appliqué à d’autres pôles économiques, le modèle de gravité tombe systématiquement sur les mêmes conclusions : « même en contrôlant tous les problèmes d’ordre technique ou mathématique, il reste un effet frontière colossal et surprenant », s’étonne Thierry Mayer, professeur d’économie à Paris-Sud et conseiller scientifique au CEPII. À l’intérieur des Etats-Unis par exemple, les échanges sont en moyenne 80 fois plus importants qu’entre les Etats-Unis et l’Europe. "L'existence d'un effet frontière est vrai pour les échanges internationaux en général, même à l’intérieur des zones dans lesquelles les barrières au commerce sont très faibles, comme au sein de l'Union Européenne», souligne le spécialiste. À titre illustratif, échanger une marchandise entre Paris et Strasbourg est dix fois plus facile qu’entre Paris et Amsterdam qui se situe quasiment à égale distance de la capitale (490 contre 505 km). Un constat d’autant plus étonnant que les deux pays appartiennent à un marché unique sensé offrir au consommateur la possibilité de se tourner vers des biens nationaux ou européens sans difficulté supplémentaire. Et lorsqu’il s’agit de commercer avec un pays du Sud, par exemple du Maghreb, « même à distance égale, informe Thierry Mayer, la difficulté est multipliée par trois cents, voire mille » !

À l’instar de ses confrères, Thierry Mayer essaie de comprendre ce mystère, considéré comme l’une des grandes énigmes de la macroéconomie internationale. Dans ses analyses, il constate une variabilité de l’impact des frontières en fonction des secteurs considérés. Dans la chimie, tout comme dans l’équipement de transport et les instruments de précision, les frontières ont une faible incidence. À l’inverse, les meubles, le bois et les denrées agro-alimentaires circulent moins facilement d'un pays à l'autre. Souvenez-vous du Roquefort français en 1999. Son importation aux Etats-Unis a chuté suite à une nouvelle taxe américaine sur certains fromages, qui renforçait l’effet frontière.

03.Pourquoi certaines frontières perdurent

Textile chinoisLa récente levée des quotas à fait bondir de 50% le chiffre total des importations européennes de textile en provenance de Chine.
© DR
Sans faire un inventaire à la Prévert, Thierry Mayer a tenté de considérer tous les rouages qui induisent un effet frontière. Taxations, droits de douanes, ou limitations quantitatives par des quotas, en sont les éléments les plus flagrants. Ils forment une explication directe et évidente de l’effet frontière. Le cas des « bananes dollar », surnom donné aux fruits en provenance de l'Amérique Latine, est significatif : les bananes dollar sont surtaxées sur le marché européen au regard des bananes produites par l’ACP (Afrique Caraïbes Pacifiques). Elles ont donc moins de chance de percer les frontières du marché européen.

Plus globalement, Joseph E.Stiglitz, prix Nobel d’économie et ancien vice-président de la Banque mondiale, écrit dans son livre brûlot "La grande désillusion" : « L’Occident a organisé la mise en place de la mondialisation de façon à recevoir une part disproportionnée de ses bénéfices aux dépens du monde en développement […] parce que les pays industriels avancés n’ont pas voulu ouvrir leur marché aux pays pauvres – par exemple en maintenant leurs quotas sur une multitude de produits, des textiles au sucre […] ». Actuellement, ces systèmes de protection se désagrègent au fil des négociations à l’OMC mais graduellement, et pour l’instant, « de façon moins étendue qu’on ne l’imagine », estime Thierry Mayer. Autrement dit, la récente ouverture des frontières aux textiles chinois fait exception. D’ailleurs, la Chine a obtenu la levée des quotas d’arrache pied. Reste une myriade de marchandises encore sous le coup de mesures protectionnistes.

Imaginons que ce premier rang de barrières soit franchi. Les Etats disposent d’autres solutions pour contrôler l’arrivée des produits étrangers : par l’établissement de normes sanitaires spécifiques pour les produits importés, ou de normes techniques, ou de formalités administratives complexes et coûteuses. Ainsi l’instauration d’une norme environnementale en France a récemment contraint le groupe Casino à renoncer aux sacs plastiques chinois qu’il importait et distribuait en sortie de caisse.

Autre obstacle au commerce international : la volatilité du taux de change. En effet, la dépréciation de la monnaie d'un pays donné lui permet d’accroître ses exportations et inversement, son appréciation les limite. C’est actuellement le cas pour la monnaie européenne puisque 1'euro vaut 1,17 dollars. Par conséquence, les produits exportés d’Europe deviennent de moins en moins abordables pour les pays étrangers. Selon le ministère de l'Economie, cette forte appréciation de l’euro expliquerait en partie les mauvaises performances du commerce extérieur français dont le déficit s’élève à 15 milliards d’euros sur les huit premiers mois de l'année 2005.

Enfin, le régime politique des partenaires entre également en ligne de compte. Un régime dictatorial, instable, ou des différents politiques, n’incitent pas à un engagement commun : Cuba a été mis sur la touche, ce qui affecte son commerce. Le Venezuela d’Hugo Chavez décide de lui fournir du pétrole à tarif préférentiel. En répartie, les Etats-Unis limite au minimum leurs échanges commerciaux avec le Venezuela... Un fossé politique se creuse et des barrières économiques s’érigent. En revanche, les transports auraient moins d'influence qu'on ne pense; "Il est peu probable que les différences et les changements dans les modes de transport utilisés aient un impact significatif sur l'estimation des effets frontières", résume Thierry Mayer dans une étude intitulée "effet frontière, intégration économique et 'forteresse europe'" , publiée dans la revue "Economie et prévision".

04.Quand le consommateur détermine le marché et ses frontières

Famille indienne au Mac DonaldFamille indienne au Mac Donald, un samedi après-midi à Bombay. Les multinationales comme cette chaîne de restauration rapide proposent des produits standardisés mais tentent de les adapter au goût du consommateur local.
© Johann Rousselot/Œil Public
Reste une pièce essentielle dans le puzzle des explications sur les effets frontières : les consommateurs. Ce sont des maillons actifs de ce mécanisme, à plusieurs titres. D’abord en tant que citoyens susceptibles de se déplacer et de migrer d’une nation à l’autre. De fait, l’installation de communautés étrangères favorise le commerce de produits issus de leur pays d’origine. Les grandes capitales des pays riches ont toutes leur quartier africain, arabe, hispanisant, indien, italien, au sein duquel un business communautaire s’est mis en place. En-dehors de ces grandes agglomérations, que les migrants ont déjà beaucoup de difficultés à atteindre, c’est le néant. Pour beaucoup d’experts, comme pour Pierre-Noël Giraud qui a créé le Centre de recherche en économie industrielle (CERNA) de l’Ecole nationale supérieure des mines de Paris : « Nous ne sommes pas dans une « économie mondiale » car les frontières continuent d’exister pour les hommes qui ne peuvent toujours pas circuler librement. » Encore plus perturbant : même au sein d’une entité comme l’Europe, où les frontières nationales sont perméables, moins de 1% de la population vit en-dehors de son pays d’origine ! Différences culturelles, barrière de la langue, les raisons sont légions.

Par-delà le phénomène migratoire, le consommateur est aussi un acteur limitant les échanges commerciaux par son comportement et ses préférences. Traditions, cultures, modes de vie, langage rendent le panier de la ménagère britannique tout à fait différent de celui des Françaises. Ce qui justifie qu’on ne trouve pas d’escargots de Bourgogne en Angleterre, ni de jelly en France ou de camembert aux Etats-Unis. Les multinationales commencent à le comprendre et adaptent leurs produits aux goûts des consommateurs. Coca-Cola, le numéro trois des eaux en bouteille, a décliné sa marque Dasani avec des produits différents dans chaque pays : de l’eau traitée en Grande-Bretagne, des bulles en Allemagne et de l’eau de source en France. Car dans l’Hexagone, l’imaginaire collectif fait rimer « eau de source » avec pureté. Il suffit d’aller dans un supermarché pour s’apercevoir que les eaux à bulle allemandes n’ont pas franchies la ligne Maginot… c’est le dictat du palais. À terme, ces sensibilités peuvent se transformer en obstacles formels. Par exemple, le refus des OGM ou du bœuf aux hormones a débouché en France sur des réglementations. De l’autre côté de l’Atlantique, ce sont les aliments non pasteurisés qui sont désormais réglementés.

Contrairement aux à priori, le choix du consommateur ne se porte pas toujours vers les produits les moins chers : il ne favorise pas systématiquement les importations à bas coût. Une récente enquête menée par TNS-Sofres conclut qu’un prix élevé, s’il est perçu comme justifié, n’arrête pas le consommateur. Le « hard discount » cède parfois le pas aux « produits du terroir », « Label Rouge » et « made in France ». Ainsi, tandis que le textile européen s’enfonce dans la crise et mise, comme l'entreprise « Kindy », sur un déménagement vers l’Asie ou la Roumanie, la société « Tricotage des Vosges » (Dim, Sara Lee, …) maintient son chiffre d’affaires grâce à des chaussettes 100% made in France. D'où une qualité supérieure, selon le chef de l'entreprise, qui explique ainsi pourquoi les clients continuent d’acheter les chaussettes Dim bien que le prix d’une paire soit 10 à 20% plus élevé que chez Kindy qui les importe. Au-delà de ce marché atomisé, l’effet est notoire dans le secteur des automobiles : rares sont les Renault sur les routes japonaises, idem pour les Lada en France… « Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas », affirme le dicton. C'est effectivement ce que l'étude des échanges internationaux confirme pour l'instant.

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