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Tester le combat contre la pauvreté

Tant dans les pays en développement qu'en Occident, les pouvoirs publics cherchent à évaluer le réel impact de leurs programmes de lutte contre la pauvreté. Réuni autour du laboratoire J-PAL, un groupe de chercheurs utilise un procédé d'expérimentation original : la "méthode par évaluation d'impact par assignation aléatoire".

Femme avec enfant sous une moustiquaireFemme avec son enfant sous une moustiquaire, un dispositif simple mais efficace de protection contre le paludisme.
© Aude Guerucci / J-PAL

Comment lutter efficacement contre la pauvreté ? À cette question, les sciences sociales tentent depuis longtemps d’apporter une réponse par des enquêtes de terrain dans les pays en voie de développement ou industrialisés. D’usage de plus en plus répandu, l’évaluation d’impact est une des voies classiques à laquelle ont aujourd’hui recours les experts. Ces programmes de recherche sont commandés par des ONG, des ministères ou des institutions internationales.

La "méthode d’évaluation d’impact par assignation aléatoire" est une technique parmi d’autres employées au cours de ces campagnes d’études. Elle est défendue par un groupe d’économistes réuni autour du J-PAL, un laboratoire sans murs créé entre autres par l’économiste Esther Duflo, titulaire pour 2008-2009 de la chaire Savoirs contre pauvreté du Collège de France.

Mise en pratique depuis 2003 dans le cadre de 181 projets dans le monde, cette méthode consiste à tester, sur un groupe d’individus choisis au hasard, l’effet d’une mesure humanitaire ou publique (partie 1). Si les résultats sont probants, la mesure sera généralisée à un ensemble plus vaste de la population. C’est ainsi que, pour la première fois dans le domaine de l’économie du développement, la notion d’expérimentation vient d’être introduite (partie 2).
 
Outre les réponses pratiques qu’elle apporte aux interrogations des acteurs du développement, la démarche permet d’élargir les connaissances des chercheurs spécialisés dans ce domaine (partie 3).

01.L'évaluation aléatoire

Femme indienne recevant un sac de lentillesInde : don d’un sac de lentilles lors de la vaccination d’un enfant.
© J-PAL
  

La lutte contre la pauvreté n’est pas qu’une affaire d’argent. Depuis une vingtaine d’années, et avec le scepticisme croissant d’une partie de l’opinion vis-à-vis des politiques de développement dans le Tiers-Monde, les gouvernements et les donateurs sont devenus plus soucieux du bon emploi de l’aide qu’ils débloquent. D’où la multiplication de programmes spécifiquement destinés à estimer l’efficacité des mesures devant ou ayant mobilisé des financements publics. Ces études concernent tout aussi bien l’éducation et la santé, que l’agriculture ou la politique. Elles consistent souvent en de longues enquêtes de terrain réalisées par des "experts en développement" issus des sciences sociales (anthropologues, politologues, sociologues). Mais peuvent également faire appel aux compétences des économistes.

La méthode par "assignation aléatoire" est la dernière née des techniques à la disposition de ces spécialistes. D’usage généralisé par le J-PAL, un réseau international d’économistes parmi lesquels Esther Duflo, professeur au MIT (Massachussets Institute of Technology), cet outil permet d’expérimenter, sur un nombre réduit d’individus, l’effet d’une mesure d’ordre social ou humanitaire avant son extension à l’ensemble d’une population. La procédure, inspirée de l’"essai clinique" en médecine, et faisant appel à des notions de statistiques, a ceci d’original en sciences sociales qu’elle consiste à choisir le groupe testé "en aveugle". Élise Huillery, professeur d’économie à Science Po affiliée au J-PAL, explique que ceci "permet d’éliminer les risques d’erreurs provenant de facteurs extérieurs ou propres aux essais conçus sur la base du volontariat."

Ainsi, en 2002, des scientifiques du J-PAL ont élaboré une expérience dont l’objectif était de déterminer comment augmenter la couverture vaccinale des enfants en Inde. Grâce à leur méthode, ils observèrent d’abord que le taux de vaccination restait très inférieur à ce qu’il devrait être pour le bien-être des enfants et de la collectivité. Et ce, malgré la disponibilité et la gratuité des vaccinations délivrées dans des dispensaires mobiles. Femmes avec enfants - IndeDes femmes indiennes attendant de faire vacciner leurs enfants
© J-PAL
Les chercheurs ont alors voulu savoir si le don d’un sac de lentilles constituait une mesure propre à convaincre les mères de familles indiennes d’amener leurs enfants dans un dispensaire mobile, afin d’y subir les injections répétées nécessaires à la vaccination complète de leurs enfants. Pour ce faire, ils ont commencé par tirer au hasard 100 villages du Rajasthan où la mesure incitative a été mise en place. En comparant, au terme du projet, les résultats de ces 100 agglomérations à ceux d’autres bourgs de l’État ne bénéficiant que d’un accès classique aux soins, ils ont constaté que l’octroi du cadeau alimentaire faisait bondir de 17 à 38 % le taux d’enfants finalement vaccinés.

"Si les 100 villages n’avaient pas été tirés au sort, la conclusion aurait été contestable, précise Élise Huillery. Pour le cas où ces bourgs auraient été choisis sur la base du volontariat par exemple, nous aurions mis en doute le résultat en nous interrogeant sur l’influence des autorités locales ou de la motivation de la population ayant sollicité ce programme. De la même façon, si la mesure avait été généralisée immédiatement à l’ensemble de l’État, nous nous serions demandé si d’autres facteurs - que le sac de lentilles - n’étaient pas entre temps venus influencer la décision des mères, comme par exemple une campagne de sensibilisation nationale ou une épidémie importante de tuberculose. Enfin, si les chercheurs avaient fait appel aux autres outils économétriques (la méthode de différence en différence, la méthode par variable instrumentale, …), ils auraient peut-être obtenu une réponse fiable, mais elle aurait été si nuancée et spécialisée qu’elle aurait été inutilisable pour un décideur politique."

02.Les applications

Esther Duflo et Abhijit BanerjeeEsther Duflo et Abhijit Banerjee, co-directeur de J-PAL, dans un bidonville d’Hyderabat dans le sud-est de l’Inde.
© J-PAL
Fondé en 2003, par Esther Duflo et Abhijit Banerjee, deux professeurs d’économie du MIT et Sendhil Mullainathan, leur homologue à Harvard, le laboratoire J-PAL est un réseau mondial de scientifiques spécialisés dans la "méthode d’évaluation d’impact par assignation aléatoire". Il dispose de quatre antennes : au MIT à Boston, à l’École d’économie de Paris, à l’université de Santiago du Chili et à l’IFMR (Institute for Financial Management and Research) de Chennai, en Inde.

Sa mission consiste à aider les acteurs politiques (ONG, ministères, institutions internationales…) à procéder à des évaluations de projets. Après avoir précisé avec eux leurs interrogations, les chercheurs du J-PAL commencent par proposer un protocole expérimental. Puis détachent un "assistant de recherche", souvent doctorant ou pré-doctorant, chargé de surveiller sur le terrain la mise en place de l’essai. Avant, enfin, de procéder au terme de la campagne au dépouillement des données collectées et de fournir à leurs partenaires des conclusions chiffrées et synthétiques.

C’est ainsi que depuis sa création, le J-PAL a contribué au lancement de quelque 181 projets dans 35 États, dont 80 sont aujourd’hui terminés. Financées pour ce qui concerne l’antenne parisienne par des organismes comme l’AFD (Agence française de développement), le Haut commissariat aux solidarités actives, la Banque mondiale ou encore la Fondation Hewlett, ces études - qui durent en moyenne trois ans - concernent des groupes dont la taille varie de 100 à 200 000 individus. Et se déroulent tout aussi bien dans des pays en voie de développement que dans des régions industrialisées comme les États-Unis et la France, ou des pays intermédiaires comme la Roumanie et le Maroc.

Les domaines explorés sont extrêmement larges. Par exemple, Élise Huillery revient de Yaoundé où elle est allée discuter, avec des ONG et des experts du ministère de l’Éducation nationale camerounaise, de la meilleure manière de délivrer un message de prévention du sida auprès des adolescentes de 13 ans. L’expérimentation, qui démarrera en janvier 2010, porte sur 320 collèges du pays. Mais la chercheuse songe déjà à son prochain voyage à Bucarest, où elle prépare un test portant sur les mesures incitatives visant à convaincre les familles roms de scolariser leurs enfants !

Les scientifiques du J-PAL ont d’ores et déjà tiré quelques enseignements utiles aux pouvoirs publics ou aux ONG. Grâce à leurs travaux menés au Kenya en 2002, on sait par exemple aujourd’hui qu’une mesure aussi simple que la distribution de vermifuges dans les régions touchées par les parasites, permet de réduire de 25 % le taux d’absentéisme dans les écoles primaires. Chaque année de scolarisation supplémentaire gagnée par ce moyen ne coûtant que 3,50 $ par enfant !

Enfant prenant un vermifuge, KenyaEnfant recevant une dose de vermifuge dans l’une des régions les plus touchées par les parasites au Kenya.
© Alyssa Fishbane / J-PAL

03.Un apport de connaissances sur l'économie

Femme recevant une moustiquaireDans une maternité du Kenya, une femme enceinte reçoit une moustiquaire gratuite.
© Audrey Guerucci / J-PAL
  Les recherches du J-PAL n’ont pas uniquement des retombées pratiques. Elles permettent également d’enrichir les connaissances sur l’économie de la pauvreté. Dans cette discipline, une vieille querelle théorique oppose depuis des décennies les partisans de la gratuité de l’aide, aux partisans de la distribution payante subventionnée. L’un des arguments des seconds étant qu’une petite dépense est nécessaire pour motiver les bénéficiaires à faire le meilleur emploi possible du produit. Une récente expérience du J-PAL vient alimenter cette discussion.

Réalisée dans une vingtaine de maternités de l’ouest du Kenya en 2007, elle avait pour objectif de comparer la possession et l’usage que faisaient les jeunes mamans des moustiquaires qu’on leur proposait à la sortie des dispensaires, selon qu’elles devaient l’acheter ou qu’elles l’obtenaient gratuitement. Sans trancher le débat de manière définitive, la double conclusion du test apporte ainsi de l’eau au moulin des tenants de la gratuité : premièrement, elle montre qu’à coût d’achat nul le nombre de moustiquaires distribuées est plus important et, deuxièmement, que l’usage qui en est fait n’est pas moins sérieux. En outre, l’étude établit qu’après avoir eu l’occasion d’expérimenter ce moyen de protection contre le paludisme, beaucoup de mères continuent à y avoir recours quitte à devoir payer par la suite. Pour des ménages si pauvres qu’ils ne peuvent s’autoriser des dépenses au bénéfice incertain, la gratuité serait donc un moyen d’expérimenter certaines pratiques de santé.
Autre idée majeure que certains travaux menés au J-PAL permettent de nuancer
: le postulat de la "rationalité parfaite des agents économiques". Ce sacro-saint dogme des sciences économiques affirme que tout acteur économique, quel que soit son niveau de revenu, agit selon une logique semblable caractérisée par le calcul et la rationalité. Au cours d’une expérimentation réalisée en 2000 dans l’ouest du Kenya, Esther Duflo s’est aperçue que les agriculteurs de la région n’achetaient pas d’engrais tout en étant convaincus de leurs effets bénéfiques sur la récolte. La raison de ce comportement ? Un phénomène que la chercheuse appelle "l’incohérence temporelle".

Selon elle en effet, si les paysans kenyans ne font pas l’acquisition d’engrais au moment des semailles, c’est que l’argent qu’ils ont gagné l’année précédente a été dépensé. Ce qui montre que "ces agriculteurs gèrent leur budget en ne pouvant que partiellement s’engager sur l’avenir, explique Élise Huillery. L’explication que nous avançons est que l’extrême pauvreté oblige les gens à subir des contraintes de court terme, comme la couverture de besoins de base ou la pression exercée par l’entourage sur les ressources disponibles. Ce qui inhibe leur capacité à différer des dépenses, et ainsi limite leur marge de décision quant aux investissements futurs. Ceci induit chez ces individus un comportement très différent de celui des autres acteurs économiques." Pour preuve : en plaçant la date de paiement des engrais juste après les moissons, les scientifiques ont constaté une hausse significative de l’usage de ce produit !

Paysan Kenyan dans son champPaysan Kenyan au milieu de son champ
© J-PAL

  Utiliser l’expérience pour modifier la théorie, c’est ce à quoi les chercheurs du J-PAL aspirent. Le passage de la pratique à la théorie nécessite toutefois quelques précautions : "Dans la mesure du possible, les études sur lesquelles sont fondées nos conclusions sont réalisées sur la base d’un échantillon de population choisi pour être représentatif au niveau national. Puis, chaque expérience doit être analysée à fond pour voir si, dans d’autres contextes, les même mécanismes mis en évidence seraient en œuvre ou non," explique Élise Huillery. L’objectif est d’enrichir leur compréhension des phénomènes structurels et fondamentaux. Les économistes espèrent aussi y trouver une voie vers une meilleure maîtrise et une possible régulation de notre système économique…

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