logo Essonne

À la découverte des langues africaines

On dénombre en Afrique deux mille langues différentes. Pour autant, trois-quarts d’entres-elles n’ont jamais été décrites, et sont inconnues en dehors de la zone où on les parle. L’étude de ces langues "confidentielles" est l’activité des linguistes et ethnolinguistes. Par leur travail, ils contribuent au dialogue interculturel et à l'entretien d'un patrimoine mondial en danger.

Scientifiques au travail à Dakar© Alain Brauman/IRD

Wolof, haoussa, swahili ? Le nom de ces trois langues vous dit probablement quelque chose. Mais savez-vous que l’Afrique compte pas moins de deux mille langues ? Si certaines, parfois en voie de disparition, comptent à peine une centaine de locuteurs, toutes sont porteuses d’une culture. Certes, souvent orales, mais pas moins éclatantes que celles portées par une écriture millénaire. Des cultures valant pour elles-mêmes, mais aussi riches d’enseignements pour l’humanité toute entière. L’UNESCO (Organisation des Nations-Unies pour l'éducation, la science et la culture) l’a inscrit en 1991 dans sa Déclaration universelle sur la diversité culturelle : "La richesse culturelle du monde, c’est sa diversité en dialogue".

Pour dialoguer, une seule solution : aller au contact de l’autre et de sa langue. C’est notamment ce que font les chercheurs du LLACAN (Langage, Langue et Culture d’Afrique Noire), à Villejuif, une unité mixte de recherche qui associe le CNRS et l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco). Ces ethnolinguistes de terrain sont spécialisés dans l’étude et la description des langues de l’Afrique subsaharienne. Au cours de longues missions répétées, ils collectent patiemment des informations sur quantité de langues, parfois inconnues en dehors de la zone géographique où on les parle. Leur objectif est scientifique bien sûr : accroître les connaissances. Mais pas seulement. En inscrivant leur activité dans une démarche globale (description des langues, passage de l’oral à l’écrit, utilisation de nouveaux médias, aide au développement en langues locales…), ils participent à l’insertion de l’Afrique dans un monde de plus en plus globalisé, tout en favorisant le développement du dialogue interculturel.

01.Afrique : un tiers des langues parlées dans le monde

Avec deux mille langues (sur les six mille recensées sur terre), l’Afrique (Afrique du Nord comprise) offre une variété linguistique impressionnante. Les spécialistes admettent néanmoins quatre grandes familles. Cette classification, proposée dans les années soixante par le linguiste américain Joseph Greenberg, est fondée sur la comparaison d’un petit nombre de mots dans un grand nombre de langues, et ne peut être considérée comme définitive. Elle distingue :

les langues khoisans (un mot forgé par l’anthropologue Max Shultz, en 1928, à partir de mots hottentots, une langue utilisée par des pasteurs d’Afrique du Sud), parlées dans le sud de l’Afrique (Mozambique, Botswana, Afrique du Sud…)
les langues Niger-Congo, qui couvrent toute l’Afrique centrale et une partie de l’ouest du continent jusqu’au Sénégal (parmi elles, les langues bantoues, tel le swahili) ;
• les langues nilo-sahariennes, parlées le long du Nil (au Soudan ou au Tchad) ;
•les langues afro-asiatiques, parlées au nord et à l’est du continent (au Maghreb, au Soudan, en Égypte, en Éthiopie ou en Érythrée).
Carte des langues africainesLes langues africaines sont regroupées en quatre grandes familles.
© LLACAN/ INALCO/CNRS - source : Les langues africaines, Karthala, Paris, 2004

Cette variété, ainsi que le nombre important de langues parlées en Afrique, est essentiellement due au fait que de nombreuses régions du continent sont longtemps restées isolées, et pour certaines d’entres-elles jusqu’au milieu du XXe siècle. Comme le résume Martine Vanhove, directrice du LLACAN, "au sein d’une même famille, certaines langues sont aussi différentes que le français et le sanscrit !"

Les langues d’Afrique noire présentent néanmoins quelques spécificités. Par exemple, le fait que la quasi-totalité d’entre-elles soient des langues orales (même si certaines sont aujourd’hui écrites, avec un alphabet d’emprunt, souvent latin ou arabe, ou si d’autres ont été écrites à l’époque antique, tel le méroïtique). Par ailleurs, l’Afrique subsaharienne recèle des caractéristiques langagières uniques au monde, illustrées par exemple par les langues dites à "clics" dont certaines consonnes sont prononcées en aspirant l’air par la bouche (comme le kxoe ou le nama, parmi les langues khoisans, ou certaines langues bantoues, tels le zoulou et le xhosa).

À une grande diversité linguistique répond une grande disparité du nombre de locuteurs des langues africaines. Ainsi, certaines sont parlées par plusieurs dizaines de millions de personnes, dans plusieurs pays. C’est le cas du swahili, qui compte 40 millions de locuteurs de la République démocratique du Congo jusqu’aux Comores, en passant par le Burundi, l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie. Ou encore du haoussa (40 millions de locuteurs elle aussi), parlé, entre autres, au Nigeria, au Niger, au Togo, au Ghana, au Bénin, au Tchad ou au Cameroun. À l’inverse, on sait que d’autres langues ne sont parlées que par quelques dizaines de locuteurs seulement !

Les langues africaines n’échappent d’ailleurs pas à une cruelle réalité. D’après l’UNESCO, 96% des langues ne sont parlées que par 4% de la population mondiale. Ceci pose la question de leur pérennité. Ce particulièrement en Afrique où plus de la moitié des quelques deux mille langues inventoriées risque de disparaître avant la fin du siècle. Ainsi, pas étonnant que la plupart des langues présentes sur ce continent soient tout simplement inconnues en dehors des zones restreintes où on les parle. Comme le détaille Martine Vanhove, "environ 75 % des langues parlées en Afrique n’ont pas été décrites. Pourcentage qui n’inclut pas les langues peu ou mal décrites ! Et dans certaines zones du continent, on ne sait rien."

Une chose est sûre, les linguistes et ethnolinguistes ont du pain sur la planche. Et l’embarras du choix. Comme le raconte Nicolas Quint, chercheur au LLACAN, "lorsque j’ai choisi d’étudier le koalib, une langue kordofanienne parlée par environ 150 000 personnes dans les monts Nouba, au Soudan, seuls 200 mots avaient été traduits. Quand je suis arrivé sur le terrain, il y a quelques années, pour ainsi dire, je suis parti de zéro."

02.Ethnolinguistique : une science de terrain

Les informateurs Linguiste avec les informateurs "gbaya", ethnie que l'on trouve en Centre Afrique. La chercheuse pose des questions sur le sens des mots et leur grammaire. Sur la table, dans une boîte, se trouve un fichier lexical afin de vérifier le sens des mots.
© LLACAN
De fait, pour les spécialistes des langues africaine
s, séjourner sur le terrain est une nécessité. Le choix de celui-ci peut être une affaire de choix personnel. Mais il est très souvent guidé par des programmes nationaux ou internationaux. Par exemple, à Londres la SOAS (School of oriental and african studies / École des études orientales et africaines) émet chaque année des appels d’offre pour étudier des langues en danger. Par ailleurs, les liens historiques et culturels entre pays africains et occidentaux ont une incidence sur la définition des programmes de recherche, et la mise en place de collaborations entre laboratoires du Nord et du Sud.


Quoi qu’il en soit, l’outil de base de l’ethnolinguiste reste toujours le même : le magnétophone et le cahier. Ainsi qu’une bonne aptitude à nouer des contacts avec les populations locales, seule solution pour recueillir de la "matière", et unique moyen d’accéder, au-delà de la langue, à la culture locale. "Généralement, explique Martine Vanhove, on connaît une personne sur place, que l’on appelle informateur linguistique. Puis on fait des rencontres. Avec le chef d’un village, un instituteur, un étudiant, un confrère africain travaillant sur sa langue maternelle... L’important est de faire la connaissance d’interlocuteurs bilingues, capables de faire le lien entre nous et les populations. Évidemment, les choses sont différentes selon que l’on étudie le wolof à Dakar, ou le dialecte d’une tribu dans le désert du Soudan. Les circuits sont assez variés."

Ensuite, tout est affaire de patience, afin de recueillir suffisamment de témoignages, de récits, de contes et de paroles quotidiennes. Et de méthode, pour distinguer les mots, reconnaître la fin et le début d’une phrase, identifier la marque du pluriel, celle des conjugaisons, etc. Cette étape peut d’ailleurs se révéler être un véritable casse-tête, tant les logiques des langues sont variées. Nicolas Quint, qui étudie depuis quelques années le koalib, en sait quelque chose : "En français, nous n’avons que deux genres : le masculin et le féminin. Et bien en koalib, il y en a au moins une demi-douzaine, associés chacun à la forme géométrique de ce dont on parle !"

L’enquête sur le terrain se révèle fort complexe. Comme le raconte Nicolas Quint, "après deux missions chez les Koalibs, j’avais bien réussi à ramener du vocabulaire, mais je n’avais pas réussi à saisir les tons. Et sans eux, comme en chinois, impossible de comprendre quoi que ce soit. Lors de mon troisième séjour, je me suis promis de ne rien noter tant que je n’arriverais pas à les comprendre. Finalement, après trois semaines sur place, j’ai rencontré une personne capable de me siffler les phrases, une manière efficace de percevoir la musique d’une langue. Et en deux mois, je suis enfin parvenu à débloquer la situation."

Parfois, les scientifiques ont la chance de débuter leur étude en s’appuyant sur quelques connaissances antérieures, glanées par exemple par des missionnaires, au XIXe siècle. "Actuellement, j’étudie le bedja, détaille Martine Vanhove, une langue afro-asiatique présente du nord de l’Érythrée au sud de l’Égypte, qui pose des problèmes spécifiques au niveau de sa construction. Et bien il existe à son sujet des travaux datant du XIXe siècle, réalisés par un savant allemand. Puis, en 1928, après l’installation des Anglais au Soudan, l’un d’entre eux, Roper, a rédigé un manuel excellent pour l’époque." Pour autant, la chercheuse a elle aussi dû faire preuve Enregistrement d'un conte bedjaPhotographie prise lors d'une séance d'enregistrement de conte avec Ahmed, son frère et son neveu. Ethnie bejga dans le village de Sinkat au Soudan
© LLACAN
de patience, avant que la population lui donne accès à toutes les subtilités de sa langue. "Les Bedjas ne sont pas avares de leur culture. Mais au début, pour ne pas me manquer de respect, ils ne me livraient que de la poésie, qualifiant les paroles spontanées de paroles vides !"

Néanmoins, après plusieurs séjours en immersion complète, les linguistes et ethnolinguistes parviennent la plupart du temps à rassembler le matériel nécessaire à la description d’une langue : phonologie, pour la prononciation ; morphologie, pour les conjugaisons, les déclinaisons, la forme du pluriel des noms… ; syntaxe, pour l'agencement des mots dans la phrase ; et bien sûr, un lexique. Une fois synthétisées, ces connaissances permettent, en principe, à tout un chacun d’apprendre des langues aussi peu connues que le bedja ou le koalib, comme on apprend l’espagnol ou le japonais !

03.Ethnolinguistique africaine : des applications tous azimuts

La réalisation de méthodes d’apprentissage à destination des touristes n’est évidemment pas l’objectif essentiel des ethnolinguistes. Même s’il arrive parfois que leur travail ait des retombées "grand public". Par exemple, après avoir travaillé sur le créole capverdien, Nicolas Quint a rédigé une méthode ASSIMIL.
Relevé dialectologique au Cap VertLe linguiste Nicolas Quint est en train de réaliser un relevé dialectologique avec les femmes d'un village de l'ouest de Santiago au Cap Vert.
© LLACAN

Pour tous les chercheurs, c’est une évidence : leur activité répond d’abord à un objectif de connaissances. "La compréhension de la structure d’une langue ouvre des portes sur la pensée humaine en général", s’enthousiasme Nicolas Quint. "Découvrir une langue vivante inconnue, c’est comme mettre au jour un trésor archéologique", ajoute Martine Vanhove. De plus, les trouvailles de la linguistique ont des implications dans d’autres domaines scientifiques. Ainsi, la découverte d’un lien entre les langues parlées par deux groupes distants de plusieurs milliers de kilomètres intéressera les scientifiques travaillant sur les mouvements de populations au cours de l’histoire.

Mais, en Afrique, les résultats de l’ethnolinguistique ont aussi des applications dans la vie quotidienne. De fait, dans la plupart des pays africains, la langue utilisée à l’école est celle de l’ancien colonisateur. Or celle-ci n’est pas toujours la langue maternelle des enfants. D’où l’intérêt de décrire les langues locales, voire de les transcrire dans un système d’écriture, afin qu’elles puissent devenir des langues d’apprentissage. Plusieurs tentatives ont eu et ont lieu. Comme par exemple au Kenya avec le swahili, ou en Érythrée où l’on enseigne dès le niveau primaire dans les neufs langues nationales ! Pour Martine Vanhove, "dans le monde d’aujourd’hui, l’écrit est un facteur de promotion sociale, mais aussi d’accroissement des connaissances." À condition que chacun ait la possibilité d’apprendre dans sa propre langue !

Transcrire une langue est aussi un moyen de préserver un patrimoine culturel. Comme l’a fait remarquer l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, à la tribune de l’UNESCO, en 1960, "En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle." Ainsi, au LLACAN, Paulette Roulon-Doko, qui étudie depuis la fin des années soixante la langue et la culture gbaya, en République centrafricaine, termine actuellement un dictionnaire. "Cette culture est orale, explique la chercheuse. Mais dans un pays où la langue officielle est le français, et où la langue locale majoritaire est le sango, le travail que j’effectue en collaboration avec les Gbayas relève de la revendication identitaire. Dans le même ordre d’idées, nous avons mis au point un clavier d’ordinateur pour écrire en gbaya." Une façon de s’inscrire dans la modernité, sans sacrifier à la culture dominante.

École primaire en ÉrythréeEn Érythrée, l'enseignement des enfants au primaire se fait dans les neufs langues nationales.
© LLACAN

Autre exemple concret. Un chercheur du LLACAN, Henry Tourneux, est en détachement à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), dans le cadre d’un programme de lutte contre les parasites du coton en Afrique de l’Ouest. Son rôle : préciser les connaissances linguistiques et culturelles locales, afin que l’aide au développement soit la plus efficace possible. Comme le résume Martine Vanhove : "Souvent, les tentatives de faire partager un savoir occidental dans le domaine agricole, comme l’utilisation des pesticides, ont échoué à cause de barrières culturelles et linguistiques sous-estimées par les agronomes."

Mais l’échange n’est pas à sens unique, et les chercheurs soulignent tous l’intérêt de se confronter à d’autres cultures, y compris pour mieux comprendre la sienne. Pour Martine Vanhove, "chaque culture véhicule une appréhension du monde qui peut nous apporter énormément, y compris concrètement. Il y a par exemple en Afrique tout un savoir scientifique et médicinal qu’il est difficile d’exprimer avec les terminologies occidentales. Or quand une langue disparaît, elle emporte avec elle tous ses secrets."

Bref, étudier les langues africaines c’est bien plus que de remplir les rayonnages des bibliothèques universitaires, voire d’accrocher l’Afrique au train de la mondialisation. C’est aller au contact de savoirs humains locaux, en nourrissant le souhait qu’ils deviennent universels.

Restez connecté

Suivez-nous : Page Facebook Page Twitter

Lettre d'information :

Vidéo

Cette vidéo nécessite le plug-in gratuit Flash 8.
Il semble que vous ne l'avez pas.
Cliquer ici pour le télécharger

Interview de Xavier Raepsaet - La propulsion nucléaire spatiale

Portraits d'experts

  • Romina Aron Badin, les primates au coeur
  • Jacques-Marie Bardintzeff, une vie consacrée aux volcans
  • Catherine Charlot-Valdieu :  Home sweet home
  • Didier Labille, l’astronomie en amateur professionnel