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L'art et la manière d'aller vers les autres

Depuis quatre ans, l’association Acte 91 intervient dans des écoles de l’Essonne pour développer avec les élèves des projets mêlant art et ethnographie. En s’attachant aux histoires individuelles et collectives des élèves, les projets stimulent les échanges et la socialisation dans les classes.

Les adolescents face au tabac"La première chose qui m’a choquée en France, c’est de voir des enfants de 13 ou 14 ans fumer", témoigne Dora, dont la parole s’est libérée lors du projet Art-Ethno de sa classe Clio du lycée Charles Baudelaire (Evry).
© Carole Chemin-Duval/Acte91

Ce jeudi 9 juin 2005, au théâtre de l’Agora (Scène nationale d'Evry et de l'Essonne), les mots des acteurs se perdent dans le brouhaha. Pas de lazzis, juste les rires et chuchotements de treize classes de lycéens et collégiens de l’Essonne qui ont quitté l’enceinte de l’école pour investir les planches du théâtre. Tour à tour, chaque groupe vient présenter son projet Art-Ethno, combinaison d’une enquête ethnographique et d’un travail artistique, réalisé tout au long de l’année en relation avec l’association culturelle départementale Acte 91. Véritable outil pédagogique, chaque projet Art-Ethno stimule le développement personnel et incite à une meilleure cohésion de la classe. La partie ethnographique est l’occasion de faciliter l’échange et la parole chez les élèves. La création artistique, sous forme de vidéos, de saynètes, de photographies, de sculptures ou de marionnettes, permet ensuite de prendre de la distance, de mettre en forme la parole décortiquée dans la première phase. Chaque classe consacre ainsi 28 heures au projet qu’elle restitue en fin d’année, au théâtre.

A l’Agora, justement, on peut voir des élèves impliqués. Des spectateurs intéressés. Après avoir montré, projeté ou joué leur projet, les élèves répondent aux questions du public. Parfois, les explications demeurent confuses. A l’inverse, d’autres ont mené des projets qu’ils commentent avec clairvoyance. C’est le cas de la classe Clio venue présenter son projet sous forme de vidéo. Implantée dans le lycée professionnel Charles Baudelaire (Evry), cette classe intègre et oriente des primo arrivants francophones, âgés de 16 ans au minimum. Ce sont des nouveaux, des "blédards" selon le langage des jeunes immigrés vivant en France depuis plus longtemps. "On est reconnu comme des cousins parce qu’on est black, mais on reste des blédards parce qu’on n’a pas le même langage et les mêmes codes que les jeunes d’ici", témoigne Milly, arrivée de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) il y a deux ans.

Par sa manière d'être et de paraître, avec ses belles boucles d'oreilles et sa coiffure à la mode, Milly ne semble pourtant pas du tout en décalage. "Au départ, c’était très difficile pour nous d’aller vers les autres et d’oser leur parler. Grâce au projet Art-Ethno, on a dû se forcer à interroger des personnes déjà installées, raconte-t-elle. Apprendre qu’elles avaient eu les mêmes difficultés, qu’elles avaient aussi été choquées par des comportements différents, ça nous a mis beaucoup plus à l’aise."

01.Les rouages du développement personnel

Jacques Chenuil a voyagé de cité en cité avec l’impression que le système éducatif n’avait pas évolué depuis Napoléon, dans son principe élitiste du moins. Professeur d’anglais, il est responsable depuis deux ans des primo arrivants du lycée Charles Baudelaire, qui forment la classe Clio. "Nos élèves ne seront pas polytechniciens, assène-t-il. Leur permettre de dessiner eux-mêmes leur horizon social et professionnel dans notre société, de s’en donner les moyens sans pour autant se «blanchir» ou perdre leur identité est notre principal objectif."

C’est donc très naturellement que Jacques Chenuil s’est intéressé aux ateliers Art-Ethno, proposés par l’association Acte 91. Au fil du projet, les élèves découvrent deux intervenants extérieurs au système éducatif, un ethnologue et un artiste. C’est pour eux l’occasion de créer une passerelle entre le monde assez cloisonné de l’école, souvent perçu comme une prison, et l’extérieur. "L’ethnologue, qui intervient dans un premier temps, est considéré comme un extraterrestre par les élèves, remarque Carole Duval, la responsable des projets Art-Ethno d’Acte 91. Ils n’ont jamais entendu parler d’ethnologie et sont très surpris lorsque l'intervenant présente sa discipline à l’aide de vidéos sur les Pygmées ou d’études de Lévi-Strauss."

Les élèves s’y intéressent d’autant plus qu’ils doivent ensuite copier la démarche de l’ethnologue dans une enquête collective. Le thème de l’enquête est choisi par le professeur, en lien avec Acte 91 et les intervenants, en fonction de l’âge et des intérêts de ses élèves : le cru 2005 s’est porté sur "l’image de soi et ses objets", "les fêtes", "les repas", "les mémoires familiales", "la vie des villages"… Le travail d’observation, de prises de notes et d’entretiens effectué lors de l’enquête favorise l’écoute, la socialisation et l’autonomie. Les apprentis ethnologues apprennent à observer autrui sans préjugés. La démarche vise à transmettre la rigueur scientifique des sciences humaines pour que les élèves l’intègrent ensuite dans une réflexion positive sur leur propre vécu.

La création artistique, qui s’appuie sur les résultats de l’enquête ethnologique, permet ensuite de relativiser et d’aller de l’avant. Pour Jacques Chenuil, il existe un intérêt profond des élèves pour l’apprentissage de la technique d’expression théâtrale, de maniement de la caméra ou de construction d’une image photographique. Les élèves laissent ainsi une trace matérielle de leurs réflexions. Inscrite en filigrane dans tous les sujets étudiés, la mémoire, qu’elle soit individuelle, familiale ou culturelle, est alors conservée et valorisée. L’envie de se construire une identité professionnelle s’en trouve renforcée. « C’est une véritable pédagogie de la créativité, insiste le professeur. Habituellement reléguée au rang de matière secondaire, la capacité créative redevient fondamentale ». « Et le travail s'enrichit d'autant plus lorsque les professeurs le répercutent dans les autres disciplines scolaires », renchérit Carole Duval.

02.Les élèves prennent la parole

Des collégiens apprentis comédiensSatisfaction de la 5e du collège Louise Michel (Corbeil-Essonnes) après avoir brûlé les planches du théâtre de l’Agora en jouant des sketchs sur les relations entre parents et enfants.
© Carole Chemin-Duval/Acte91
La réussite du projet repose en partie sur la façon dont l’ethnologue parvient à établir le contact avec les élèves. "Je me préoccupe toujours de ne pas poser certaines questions frontalement, à brûle-pourpoint, explique Christian Leclerc, professeur d’ethnologie à l’université de Nanterre (Paris X). Ainsi, progressivement, les élèves arrivent à mettre en mots des sujets souvent tabous ou mal appréhendés". Cette année, il a traité le thème "relations entre filles et garçons" avec une classe de 5e du collège Louise Michel (Corbeil-Essonnes). Au départ, la professeure s’était fixé comme sujet "la relation entre parents et enfants", mais l’intervenant a préféré l’aborder de manière détournée, afin de mieux capter l’attention des élèves.

Dans la cour de récréation, Christian Leclerc a demandé aux jeunes d’observer le comportement de leurs camarades tels des scientifiques, avec en tête les questions "qui fait quoi ?", "avec qui ?" et "où ?". Les résultats ont servi à cartographier les groupes formés dans la cour de récréation. Résultat : 95 % des filles restent entre filles, et 95 % des garçons entre garçons. "Les élèves ont été très surpris par les résultats qui ne coïncidaient pas avec ce qu’ils avaient envisagé", se rappelle l’ethnologue. Comprendre pourquoi, formuler des hypothèses a été la première phase de discussion. "L’effet de surprise en découvrant les résultats a délié les langues. On est passé d’une parole possible où l’on discutait de la cour de récréation à une parole difficile où l’on abordait les relations entre hommes et femmes, la sexualité. Les élèves qui demandent toujours à avoir la parole ont été gênés quand je leur ai donné carte blanche. Je les ai poussés jusque dans leurs retranchements en leur demandant davantage de détails, sans leur donner de limites. Finalement, on a parlé très crûment de sexualité."

Rétrospectivement, les collégiens apprécient les résultats de ces échanges. "On a pu parler librement de trucs dont on ne parle jamais avec nos parents. Ça nous a surpris de voir la prof nous écouter. Après ça, la classe était plus soudée et on voyait la prof comme un amie", remarque Maxime, 13 ans. Claire Philibert, la prof en question, s’en réjouit : "J’ai eu beaucoup de mal avec cette classe agitée, brouillon et peu attentive. Mais dès qu’on a entamé le projet Art-Ethno, j’ai senti une meilleure ambiance et davantage de cohésion. Les élèves sont devenus plus efficaces dans leurs devoirs." "L’augmentation des performances scolaires n’est pas un mythe, insiste Carole Duval, l’initiatrice des projets Art-Ethno. Après quatre années d’expérimentation, on constate qu’une communication plus ouverte s’installe entre les profs et les élèves, qui aboutit généralement à une implication plus forte des jeunes dans leurs études."

03.Mise en forme de la parole

Cérémonie de mariageMise en scène par les élèves de la classe CLA du collège La Vallée (Epinay-sous-Sénart) pour un projet vidéo. Habits et objets ramenés par les élèves pour le film sont l’occasion d’échanger sur leur héritage culturel.
© Carole Chemin-Duval/Acte91
La deuxième phase des projets Art-Ethno se concentre sur la création artistique. Nourrie par les résultats de l’enquête, la création matérialise les paroles échangées durant la partie ethnologique. "C’est nécessaire pour prendre de la distance et aller de l’avant", estime Pilar Becerra, l’une des ethnologues qui intervient. Pour les élèves, c’est la partie privilégiée, où ils se réapproprient le travail effectué.

Au collège Louise Michel, les élèves de 5e devaient parachever le travail sur eux-mêmes avant d’entamer l’étude artistique. Progressivement, l’ethnologue Christian Leclerc les a fait passer d’une "parole difficile" sur la sexualité à une "parole acceptable". Celle qu’il était possible d’utiliser pour restituer le travail en public. Ainsi, les sketchs joués par les élèves sur la scène de l’Agora ce 9 juin 2005 ne se résument pas aux discussions sur la sexualité. Ce sont surtout les relations conflictuelles vécues en famille, entre frères et sœurs ou parents et enfants, qui sont présentées. Une mère répudie sa fille qui est enceinte. Un mari machiste attend tout d’une femme soumise. Devant un public médusé par le réalisme des pièces, les élèves s’appliquent, ils prennent leur rôle au sérieux. Souvent violente, chaque saynète génère une montée d’angoisse, rompue par un dénouement en forme de cri collectif : "Atchoukoumlélé !". Surexcitée, la salle donne aussi de la voix. Une ovation accueille la fin de la représentation.

Toutes les créations artistiques ne sont pas aussi éloquentes. Parfois, les élèves ont du mal à trouver leur place lorsqu’il s’agit de restituer leur projet. Mises en scène trop complexes ou trop éloignées des grilles de lecture des élèves peuvent décourager les acteurs. Le spectacle est alors plus confus. Ainsi, la classe de CM2 de l’école Saint-Exupéry d’Etréchy n’a pas été épargnée par les sifflets d’écoliers et collégiens déchaînés… "Il est vrai que la restitution n’est pas toujours fidèle au processus de réflexion mené durant l'année, remarque Carole Duval. Nous cherchons une formule plus appropriée".


Si Carole Duval souhaite améliorer certains aspects des projets Art-Ethno, pas question, en revanche, de se passer de l’intervention d’un artiste sur chaque projet. Ailleurs, cette particularité n’est, en général, pas de mise. Les ateliers de Gisèle Provost par exemple, professeure de lettres dans l’Académie de Créteil et pionnière de l’initiation à l’ethnographie en classe, n’ont qu’une constante : la participation d’un ethnologue. Le reste, la conduite du projet et même sa restitution, varie en fonction du contexte : "Une année, mes élèves ont envoyé 60 courriers à l’ambassade d’Haïti, une autre classe sur le thème de «bien s’asseoir en ville» a fabriqué des chaises monumentales exposées dans un supermarché", relate-t-elle. Mais quelle que soit la tournure des projets, leur origine, ils font souvent mouche : la demande est croissante d’année en année. "Ces projets d’ethnographie ne sont cependant pas la solution miracle contre la fracture sociale que traverse l’éducation actuellement", prévient Gisèle Provost. Mais ils donnent à chacun un temps pour se découvrir, s’ouvrir, s’unir, et ne plus voir l’école comme "une prison"...

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