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Des manuels scolaires pas si neutres…

Enseigner que la température d’évaporation de l’eau est proche de 100 °C, le métal conducteur d’électricité, ne soulève aucun problème d’ordre éthique ou philosophique. À contrario, lorsqu'un manuel scolaire parle des plantes génétiquement modifiées comme la solution miracle à la sécheresse, ou fait l’impasse sur la théorie de l’évolution… c'est introduire certaines valeurs dans les têtes des jeunes, sans que parents, professeurs, élèves, en soient forcément conscients.

Livres scolairesLes contenus des manuels scolaires sont souvent, implicitement, porteurs d'idéologies et de connotations morales.
© Thomas Barwick/Getty

On savait une matière comme l'histoire sujette au questionnement sur les valeurs que véhiculent les manuels scolaires. La polémique récente autour du traitement de l’époque coloniale française et de ses "bienfaits" pour les peuples colonisés en est un bel exemple.

L'enseignement de la physique, de la géographie et surtout de la biologie sont moins fréquemment l'enjeu de débats. "Pourtant, les cours de sciences ne sont pas neutres et les contenus des manuels sont également porteurs d'idéologies, de connotations morales, bien souvent implicites" souligne Pierre Clément. Au sein du Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique et histoire des sciences et techniques (Lirdhist, université Lyon 1), il travaille sur ces questions depuis plusieurs années. Lui-même coordonne depuis 2004 un programme européen de recherches, Biohead-Citizen (biology, health and environmental education for better citizenship / éducation à la biologie, la santé et l'environnement pour une meilleure citoyenneté), pour étudier comment sont enseignés certains thèmes sensibles.

Selon les premiers résultats de cette enquête, l'enseignement de l'éducation sexuelle est en régression (chapitre 1). Pis, celui de nombreuses autres disciplines, de la géographie à la physique, est fortement empreint d'idéologies (chapitre 2). L’exemple de la biologie est en ce sens édifiant. Selon Pierre Clément, le contenu de cet enseignement ne suit pas toujours le renouvellement rapide des connaissances ; et les informations données sont souvent porteuses de valeurs, d’idéologies, le plus souvent implicites. "La situation est catastrophique, dit-il. Il est nécessaire de lancer un mouvement d’opinion international, à l’image de ce qui a été fait avec succès en 1977 sur l’éducation à l’environnement." Connue sous le nom de l’"Appel de Tbilissi" (du nom de la ville de Géorgie où elle s'est tenue), cette lame de fond avait entraîné dans son sillage le ministère de l’Éducation nationale français. Dans une circulaire publiée quelques années plus tard, il avait rendu impérieuse cette "éducation à l’environnement".

Le projet Biohead-Citizen vise justement à promouvoir des changements profonds dans l'enseignement, tout au moins de certains thèmes comme l'environnement et la santé (chapitre 3). Afin, par exemple, que ne se reproduise pas ce "cas d'espèces" de l'introduction, extrêmement lente, des théories de l'évolution dans les programmes scolaires (chapitre 4). Mais au fait, qui décide et comment du contenu des manuels scolaires ? (chapitre 5)


* Pour en savoir plus sur l'appel de Tbilissi :
http://unesdoc.unesco.org/images/0003/000327/032763fo.pdf

01.Éducation sexuelle : le grand retour de la morale

Passage de la puberté à l'âge adulteVoici comment en 1979, les éditions Nathan illustraient un chapitre sur la puberté dans un manuel scolaire, niveau 4e (Géologie/Biologie : l'homme et la nature).
© DR
Depuis les années soixante-dix, l’enseignement de la biologie de la reproduction s’est enrichi d’un nouveau chapitre : l’éducation sexuelle. Les manuels scolaires prennent à cœur cette innovation des programmes, tranchant avec la situation d’avant mai 68 [et sa morale pudibonde]. Sandie Bernard en fait la démonstration. Thésarde au Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique et en histoire des sciences et techniques (Lirdhist ; université Lyon 1) , elle raconte : "l’édition 1988 du "Biologie-Géologie" pour les 4e, chez Nathan, dit du rapport sexuel qu’il "est un moment de plaisir pour le couple. Il permet de transmettre la vie s’il aboutit à une fécondation". On parle de "caresse", de "son lien avec l’érection du pénis chez l’homme et la lubrification des parois du vagin chez la femme". On n’hésite pas à évoquer des "mouvements de va-et-vient rythmés","d’orgasme". Sans oublier que "le rapport sexuel s’achève par une phase de détente qui se prête aux échanges de tendresse entre les deux partenaires". Difficile de faire plus explicite et plus exhaustif."
Ce cas est exemplaire des valeurs que véhicule implicitement une matière comme la biologie : féministe, par exemple, quand elle s'attache à mettre en évidence une équité homme/femme. "Dans ce cas, j'utiliserais aussi le terme "progressiste", ajoute Pierre Clément, si l’on considère que notre société doit transmettre des connaissances scientifiques et citoyennes."

Dix ans plus tard, le contraste est saisissant : "Le même éditeur, Nathan, toujours pour les 4e, dans "Sciences de la Vie et de la Terre", résume le rapport sexuel à une union entre l’homme et la femme, qui "n’est pas toujours lié au désir d’avoir un enfant". Schéma appareils génitauxVoici comment, de nos jours, est généralement illustré le chapitre consacré à la puberté dans les manuels scolaires de SVT, niveau 5e : des coupes d'appareils génitaux descriptives et pédagogiques.
© Sciences de la Vie & de la Terre 5e - Bernard MSIHID / Hachette Éducation 1997
Et à une histoire de "sperme déposé dans le vagin", explique Sandie Bernard. En trois phrases, tout est dit. Pas un mot sur les spécificités comportementales et sociales d’Homo sapiens. Un vrai retour en arrière. "Cette évolution régressive est une tendance lourde", souligne Sandie Bernard. Elle a montré que, depuis le début des années quatre-vingt-dix, les textes consacrés au rapport sexuel avaient quasiment disparu des manuels scolaires. Du moins chez les trois principales maisons sur lesquelles elle s’est penchée : Bordas, Hatier et Nathan. Une montée en puissance des valeurs morales conservatrices suite aux années SIDA ? C’est ce que pense la chercheuse.

La situation est pire dans d’autres pays. Pierre Clément rapporte ce qui vient d’arriver au Liban, qui a pourtant une réputation de tolérance liée à son multiculturalisme religieux : "Il y a encore quelques années, dans ce pays tout comme dans la majorité des pays de l’UE, la reproduction humaine était enseignée au niveau scolaire qui, en France, correspond à la 4e. Mais, sous la pression des chiites et des druzes, elle a été supprimée des programmes du collège : cet enseignement n’est plus obligatoire et seules certaines écoles privées ont décidé de le maintenir bon gré mal gré. Ailleurs, il est réservé aux classes de terminale, un niveau où la majorité des élèves au Liban ont quitté le système scolaire." La Pologne, avec l’arrivée au pouvoir d’une coalition de conservateurs et de nationalistes depuis 2006, est sur la même voie.

02.Haro sur les manuels scolaires

JumellesDans les manuels scolaires, les jumeaux sont presque systématiquement représentés de manière stéréotypée : mêmes vêtements, même coiffure, même expression,… comme si être jumeaux signifiait avoir les mêmes goûts, le même caractère,…
© Corbis
On sourit des ouvrages de "Sciences appliquées" des années soixante, présentant des planches anatomiques asexuées ou évoquant les prédispositions des femmes à faire le ménage et des hommes à réparer les voitures. Mais les manuels actuels ne font pas mieux. "Systématiser la représentation des jumeaux avec deux individus parfaitement identiques jusque dans leurs tenues vestimentaires, leurs coupes de cheveux, leur passion pour la moto… est lourd de sens", ironise Pierre Clément. Les gènes, quand bien même seraient-ils rigoureusement identiques d’un jumeau à l’autre, ne commandent pas le caractère, les goûts, la pensée ! Ce qui fait ce que nous sommes, se construit au cours de toute notre vie, par des acquis culturels et par des processus biologiques propres à chaque individu. "Parler de "programme" génétique véhicule une idée réductionniste et déterministe de l'homme, poursuit Jérémy Castéra, l’un des doctorants de Pierre Clément. Un message porteur ici de valeurs fatalistes, qui déresponsabilisent mes actes : c'est écrit dans mes gènes, donc je ne suis pas responsable de mes actions."

Les autres matières scientifiques ne sont pas exemptes de critiques. La chimie par exemple, "dont il n'est jamais dit qu'elle est polluante", relève André Giordan, directeur du laboratoire de didactique et d’épistémologie des sciences (université de Genève). Une chimie aseptisée donc, loin de la réalité. ; alors que de nombreuses molécules ne sont pas sans effets sur la santé et l'environnement. La physique ? Schématisation d'un atomeDans les livres de physique actuels, l'atome est représenté par un noyau autour duquel gravitent des électrons en orbite. Or, depuis plus de 50 ans, les connaissances scientifiques indiquent qu'un nuage d’électrons entoure en permanence le noyau, chaque électron se trouvant partout en même temps.
© Banque des savoirs / CG91 & Gabrielle Bonnet / culturesciencesphysique.ens-lyon.fr
"Son enseignement se réduit à évoquer le petit monde de l’électricité, de l’optique et de la mécanique poursuit André Giordan. Pour les manuels scolaires, la physique s’est arrêtée en 1904. Oubliant du coup la physique des solides, la physique des noyaux, la physique quantique." Ainsi, un atome est toujours représenté avec un noyau autour duquel tournent en orbite les électrons. Une vision qui n’a plus cours depuis plus de 50 ans avec notamment les découvertes d'Erwin Schrödinger (1887-1961). Ce physicien autrichien, prix Nobel en 1933, a montré qu'en fait c’est un nuage d’électrons qui entoure en permanence le noyau, chaque électron se trouvant partout en même temps. "Oublier ces avancées, commente André Giordan, c’est adopter une vision passéiste de la science."

La géographie n’échappe pas à cette critique. Quand un ouvrage parle d’un continent européen et d’un continent asiatique, il fait de la politique et non de la géographie ! En effet, la frontière physique entre l'Europe et l'Asie n'existe pas, les géographes parlent donc de continent "eurasiatique". L'ignorer, c'est ne pas vouloir reconnaître un espace commun (voire des caractéristiques physiques communes) aux Asiatiques et aux Européens, c'est, trivialement, "séparer les Blancs des Jaunes". Ne serait-il pas intéressant de faire réfléchir les élèves sur ce sujet, plutôt que de l'ignorer ? Quitte à bien mettre en évidence ce qui relève de la politique et ce qui relève de la géographie.

En fait, tous les contenus scientifiques sont porteurs de valeurs, liées au consensus social du moment, sur des questions comme la protection de l’environnement, l’accès à la culture, l’éthique… Pourquoi l’enseignement des sciences en serait-il exempt ? "Croire que les manuels doivent être neutres trahit une douce candeur, sourit André Giordan. Le seul fait d'enseigner les sciences est idéologique : j'ai été ainsi violemment pris à partie par des islamistes, lors d’une conférence sur la didactique des sciences donnée dans un pays musulman." Guillaume Lecointre, systématicien au Muséum national d’Histoire naturelle, poursuit dans la même veine : "Résumer, comme en France, l’enseignement des sciences à une collection de faits, oublier la démarche scientifique, la "fabrication" de la science,… est aussi porteur de valeurs. Valeurs d’un progrès idéalisé, révélant un scientisme naïf qui assigne à la science des objectifs qui ne sont pas les siens, précisément parce que l'on en ignore le périmètre de légitimité. Ou bien comme lorsque l'on présente les vérités scientifiques comme figées à jamais ; alors que cette vérité scientifique n'est, à plus ou moins long terme, que temporaire." Tous ces chercheurs plaident de concert pour une présentation moins éthérée des sciences, moins détachée de son lien organique avec la société… Avec des manuels scolaires qui inciteraient à discuter des valeurs portées par les sciences, non à les passer sous silence et qu’elles se transmettent ainsi à leur insu.

03.Projet Biohead-Citizen, les premiers résultats (INEDIT)

Salle de classeParmi les données qu'étudie le projet Biohead-Citizen : les valeurs transmises sont-elles très différentes d'un pays à un autre ? Sont-elles fortement corrélées au degré de croyance en Dieu des enseignants ?
© Stock 4B-RF/Getty
Seize pays impliqués, du nord de l’Union européenne jusqu’au Maghreb, sans oublier le Liban ou le Sénégal ; plusieurs centaines de manuels scolaires épluchés, aussi bien du primaire que du secondaire ; près de 6 400 enseignants ou futurs enseignants interrogés individuellement à l’aide d’un imposant questionnaire : le programme européen de recherche Biohead-Citizen est sans conteste ambitieux. Son but : voir comment sont enseignés des thèmes sensibles comme l’éducation à la santé, l’évolution, l’éducation à l’environnement... Et analyser les interactions entre connaissances scientifiques et systèmes de valeurs. En fonction de quels paramètres ces connaissances et leur enseignement varient ? Du contexte socio-économique, culturel, religieux, de l’histoire récente du pays, de la discipline enseignée… ?
Les premiers résultats sont en train d'être analysés, qui sont encore parcellaires. Première information apportée par ce travail : des valeurs très différentes d'un pays à un autre, et fortement corrélées au degré de croyance en Dieu. À l’exception de l’Estonie et de la France, où seuls un tiers des enseignants et futurs enseignants interrogés (200 pour l’Estonie, 700 pour la France) se déclarent croyants, dans tous les autres pays, cette part dépasse largement les deux tiers : 80 % dans la Roumanie orthodoxe, plus de 90 % dans l’Algérie musulmane ou la Pologne catholique. Or les enseignants les plus croyants, qu’ils soient catholiques, orthodoxes ou musulmans, se distinguent nettement des athées et agnostiques (et certains chrétiens) par leur adhésion à des thèses plus créationnistes, à des valeurs plus conservatrices quant à l'éducation sexuelle, à des idéologies plus innéistes, voire plus sexistes, et enfin par une moindre sensibilité aux questions environnementales.

La seconde information, plus inattendue, concerne le niveau des connaissances des personnes interrogées. Pour l'évaluer, ont été posées des questions comme "si l’on pouvait obtenir des clones d’Einstein, ils seraient tous très intelligents" ou "après l’ovulation […], il y a production importante de progestérone et d’œstrogène". Résultat : "Ce niveau de connaissances varie plus en fonction du pays et de son système éducatif qu'en fonction de la religion dominante dans ce pays" annonce Pierre Clément, coordinateur de Biohead-Citizen. Avant d’en arriver là, les chercheurs ont décortiqué les nombreuses questions mêlant volontairement connaissances scientifiques et valeurs. Comme par exemple : "qu'est-ce qui tient le rôle le plus important dans l'évolution des espèces : le hasard ? la sélection naturelle ? les virus ? des programmes internes aux organismes ? Dieu ? " Les réponses opposent fortement créationnistes et évolutionnistes mais aussi, de façon indépendante, ceux qui ont plus ou moins de connaissances : ainsi, au sein du pôle créationniste, les Libanais interrogés ont plus de connaissances que les Tunisiens.

L'analyse des manuels scolaires montre par ailleurs que la place accordée à l'évolution varie beaucoup d'un pays à un autre. Pierre Clément, qui travaille sur ce thème avec la doctorante Marie-Pierre Quessada, signale ainsi que le thème précis des origines de l'homme n'est pas au programme dans plusieurs pays, tels que Malte et la Grande-Bretagne. Il a parfois été récemment supprimé comme au Maroc, en Tunisie, au Liban mais aussi Portugal. Et quand il est présent, il n'est pas toujours enseigné : Grèce et Chypre par exemple. Ce sujet, "très chaud, souffle Pierre Clément, cristallise tous les conflits." Même en France, il est finalement peu présent dans les ouvrages.

Une autre information mise en évidence par Biohead-Citizen concerne la façon dont est traitée l’éducation à la santé, fortement marquée là aussi selon la culture de chaque pays. Ainsi, dans le nord de l’Europe, la promotion de la santé telle que l'OMS (Organisation mondiale pour la santé) tente de la développer, avec des notions comme le bien-être, l’estime de soi, la relation à l’environnement, est privilégiée. En France, la santé est présentée avec une vision exclusivement biomédicale, très curative, où le médicament est la solution à tous les maux, le microbe le seul agent infectieux. Des chiffres ? Dans les manuels scolaires français, plus de 95 % des évocations en matière de santé concernent cette facette biomédicale, les 5 % restants abordent un registre préventif. Il y a plus tranché encore : en Pologne, la promotion à la santé n’est jamais évoquée. Ailleurs, la balance se réajuste, jusqu’à un équilibre proche des 50/50 en Allemagne, au Mozambique, en Finlande ou au Portugal.

Au-delà de la photographie sur ces enseignements tels qu’ils sont dispensés, la finalité des recherches développées par le projet Biohead-Citizen est foncièrement politique. "Nous attendons de notre travail qu’il contribue à promouvoir des changements profonds dans les programmes, les manuels et la façon d’enseigner ces sujets", prévient Pierre Clément. Elles n’ont pas la prétention de résoudre des problèmes de société aussi importants que le sexisme, le racisme, le fatalisme, la dégradation de l’environnement… Juste la volonté de les réduire et de clarifier la responsabilité du système éducatif dans ces domaines.


Pour plus d'information sur le projet de recherche Biohead-Citizen, vous pouvez aussi vous adresser directement à l'un de ses coordinateurs : Graça Carvalho (graca(at)iec.uminho.pt) ou Pierre Clément (Pierre.Clement(at)univ-lyon1.fr).

04.L'odyssée de l'espèce à travers les programmes

Schéma théorie de l'évolution 1Ce type de schéma, obsolète en regard des données scientifiques actuelles sur l'évolution des espèces, est pourtant encore régulièrement utilisé dans les livres scolaires français. Il présente l'homme comme l'aboutissement de l'évolution.
© Lionel Bret
Combien de temps a-t-il fallu pour que les programmes scolaires français intègrent la nature zoologique (c'est-à-dire animale) d'Homo sapiens ? Quatre-vingt-dix-huit longues années. En 1735, Linné propose dans son Systema naturæ de placer l’homme parmi les primates. L'idée d'évolution et donc de lien de parenté entre les espèces fait son chemin à la fin du XVIIIème siècle avec les travaux de Buffon (1744-1829), puis de Lamarck (1744-1829) En 1833, une circulaire ministérielle mentionne pour la première fois ce séisme.

Pierre Clément et sa doctorante Marie-Pierre Quessada viennent de publier un article, dans Science & Éducation, qui analyse en profondeur comment l’"origine de l’homme" a été introduite dans les programmes scolaires français durant les XIXe et XXe siècle : "Ce concept, annoncent-ils, est idéal dans ce qu’il révèle des relations entre développement des connaissances, systèmes de valeurs et dimensions affectives de l’enseignement." L’imperméabilité de l’Éducation nationale à toute idée évolutionniste durant ces quatre-vingt-dix-huit années doit beaucoup à Georges Cuvier et à son héritage. Grand anatomiste, grand paléontologue et surtout grand anti-évolutionniste, il fut par ailleurs inspecteur au Conseil royal d’éducation publique… Et n'insista donc pas pour faire figurer cette thèse dans les programmes.

Marie-Pierre Quessada et Pierre Clément ont identifié sur ces deux siècles pas moins de sept obstacles qui ont ralenti la diffusion des connaissances sur l’origine de l’homme : parmi ceux-ci, le refus d’une origine commune avec les singes, la croyance en la supériorité de l’homme, le racisme… Auparavant, il leur a fallu identifier les grands changements dans les conceptions sur l’origine de l’homme depuis 250 ans - tout Linné, Cuvier, Darwin,… Gould et Coppens y est passé. Puis mettre ces avancées en regard des programmes scolaires. Et quantifier enfin le temps qu’elles ont pris à diffuser. Pierre Clément parle de "délais de transposition didactique". L’introduction de l’idée d'homme préhistorique remplaçant les héros bibliques Adam et Eve ? "Seulement" vingt-cinq ans entre la reconnaissance par l’Académie des sciences en France et la British royal society de l’existence d’un homme préhistorique (1860) et son introduction dans les programmes (1885). Les théories de l’évolution ? Pas loin de quatre-vingt-dix ans entre le Descent of man de Darwin (1871) et 1960, année de l'introduction de ce travail du grand Charles dans les programmes scolaires français. "Les données sur l'origine de l'homme n'étaient pas alors considérées comme assez solides par les positivistes, tandis que ce thème gênait encore l'église catholique, raconte Pierre Clément. Ceci explique sans doute l'absence de ce thème dans les programmes français de la première moitié du XXe siècle."

Schéma sur la théorie de l'évolution 2Représentation de la théorie de l'évolution des espèces dans un manuel scolaire allemand de biologie datant de 1993. Là encore, l'homme est placé en haut de l'échelle de l'évolution, avec en dessous le singe et les dinosaures.
© Prof. Jürgen Wirth/ Visuelle Kommunikation/ Dreieich
Tout rentre donc dans l’ordre à partir des années soixante. Avec notamment l'émergence dans les années quatre-vingt-dix du concept de "buisson" pour parler des origines de l’homme. Plusieurs problèmes persistent : l’homme est trop souvent encore considéré comme l’aboutissement suprême de l’évolution, installé en haut de l’arbre de l’évolution. Par ailleurs, le regard raciste sur nos origines n’a toujours pas quitté l’ensemble des manuels scolaires : un seul livre, parmi tous ceux étudiés, en France comme dans les pays du programme européen de recherche Biohead-Citizen, présente l’homme autrement que dans sa blancheur toute "ouest européenne", avec une Asiatique, un Blanc et un Noir. Même en Afrique subsaharienne ou au Maghreb, l’homme est souvent "blanc". Une explication à cela : la plupart des ouvrages sont des reprises des éditions françaises. Enfin, si les idées de Darwin sont implicitement présentes dans les manuels, la théorie de l'évolution, aussi incroyable que cela puisse paraître, n'est pas enseignée en tant que telle ! Comme l'explique Pierre-Henri Gouyon (voir interview de P.H. Gouyon), elle a fait une brève intrusion dans les programmes en 1994, pour en être ensuite retirée. Et elle n'est au programme de l'agrégation que depuis quelques années ! Ce qui permet toutefois d'envisager son retour prochain dans les manuels scolaires…

Aujourd’hui les "délais de transposition didactique", calculés par Marie-Pierre Quessada et Pierre Clément, sont très courts. À vouloir trop bien faire, la moindre découverte est rapidement inscrite dans les manuels. Ce qui nuit à une certaine distance critique face à cette découverte. Exemple avec les fragments de mâchoire et les dents de Toumaï. Alors que le co-découvreur de ces restes humains vieux de 7 millions d’années, Michel Brunet, le présente comme le plus ancien représentant connu de la lignée humaine, certains scientifiques contestent cette lecture des choses : Toumaï ne serait qu’un ancêtre des grands singes. Les manuels scolaires en France font l’impasse sur la polémique. Préférant "vendre" une certitude, celle de Toumaï le plus vieil hominidé ! "Sur des questions si vives, insiste Pierre Clément, l'enseignement devrait privilégier une approche historique et épistémologique. Les élèves, mais aussi leurs enseignants, seraient davantage armés face aux changements de point de vue qui se sont multipliés ces dernières années, et qui vont très certainement continuer à se multiplier dans les années à venir."

05.La genèse d'un manuel scolaire

Pile de livresComment et par qui sont élaborés les contenus des manuels scolaires ? Quelle est la place du texte et celle des illustrations ? Comment sont prises en compte les évolutions de l'état des connaissances ?
© SXC
Comment sont élaborés les contenus des manuels scolaires ? Pourquoi tant de décalage parfois entre l'état des connaissances et le contenu des livres ?

Au commencement était le programme : un inventaire des savoirs et des savoir-faire. Le ministère de l’Éducation nationale a la charge de son élaboration, des innovations pouvant être introduites d'une année sur l'autre. Des rencontres informelles sont donc fréquemment organisées entre éditeurs et concepteurs de programmes, pour faciliter le travail des premiers et respecter celui des seconds. Mais, comme le rappelle Dominique Borne, inspecteur général de l'Éducation nationale dans son rapport "Manuel scolaire"* : si "l’une des fonctions du corps des inspections est de veiller à leur stricte mise en œuvre, […] les éditeurs interprètent les programmes en toute liberté." En effet, depuis Jules Ferry les éditeurs jouissent d’une totale indépendance dans leur travail. Le seul accord contractuel qui les lie au ministère porte sur le grammage du papier et les reliures (brochées et non plus cartonnées), la finalité n'étant donc pas pédagogique mais sanitaire : alléger le poids du cartable !

Les auteurs de manuels scolaires se réunissent généralement dans un collectif de trois à quinze personnes, composé de professeurs des écoles, de collèges ou de lycées, encadrés parfois par des universitaires, et souvent par des membres des corps d'inspection. Se décident alors les sommaires et la maquette. Des tests auprès des enseignants, des parents parfois, sont mis en place. Et c’est alors seulement que le travail d’écriture peut commencer. En parallèle, la recherche iconographique, la réalisation de cartes, d’illustrations, etc. est menée. Une relecture, deux relectures,… et c’est bouclé. Ensuite, les éditeurs usent de méthodes de marketing classiques pour séduire leurs clients : les enseignants. Naturel donc que "les manuels soient conçus en fonction des vœux des professeurs plus qu'en fonction des souhaits de l'institution ou des besoins des élèves" note Dominique Borne. Même si parfois, heureusement, les intérêts des uns et des autres se rencontrent.

Dans la palette du commercial d’une maison d’édition, on trouve la réunion d’information et surtout l’envoi de spécimens gratuits. "Les grandes maisons d'édition peuvent envoyer plusieurs centaines de milliers de livres aux enseignants par an", annonce Savoir Livre, une association qui regroupe les intérêts des six plus gros éditeurs. Selon Dominique Borne, on atteint parfois le million. Face à une logique commerciale, tout est bon pour séduire. "La puissance des éditeurs scolaires risque de priver le ministère de tout rôle dans l'orientation des supports pédagogiques", s’inquiète Dominique Borne. Ainsi, il estime que les manuels scolaires n'accordent pas assez de place aux textes, aux définitions, et trop de place aux images, schémas et autres encadrés : "Au collège, les connaissances représentent 5 à 11 % du volume des manuels de mathématiques, 4 à 10 % de celui des sciences de la vie et de la terre […]. Un peu plus au lycée : 17 à 32 % pour les mathématiques, 13 à 15 % en sciences de la vie et de la terre." Pas assez encyclopédiques, les manuels ? Dominique Borne déplore que les photos représentent parfois la moitié de la surface totale d’un ouvrage ! "Le manuel, en multipliant rubriques et entrées, n’est plus une référence mais un puzzle, dont seul le maître a les clés d’assemblage […]. Loin de favoriser la lecture suivie, il renforce une culture du zapping." D'autres penseront au contraire qu'il est justement plus attirant pour les élèves, et que décrypter une image, lire un tableau, cela s'apprend aussi. Vaste débat et savant dosage à trouver entre l'"encyclopédique" et le "ludique"…

Pourquoi ne pas mettre en place un contrôle ? Inutile, répond-on du côté de Savoir Livre : "Dans la pratique, le contrôle est déjà réalisé par des milliers d’enseignants qui reçoivent les spécimens et fondent leur choix sur une analyse personnelle, confrontée à celle de leurs collègues d’établissement." Ailleurs, dans des pays comme l’Espagne, le Japon, la Suède… prévaut pourtant un autre système, dit de "l'autorisation préalable" : le manuel, réalisé par une entreprise privée, n'est introduit dans les classes qu'après autorisation délivrée par le pouvoir politique. À défaut, il est interdit.


* Le manuel scolaire, téléchargeable sur :
http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/994000490/0000.pdf

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