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Qui seront les chercheurs de demain ?

Clonage, OGM, Internet… Notre monde est de plus en plus conditionné par les avancées de la science. Pourtant, les jeunes la délaissent. « En France, les universités scientifiques ont perdu près d’un tiers de leurs étudiants en dix ans », constate Maurice Porchet, auteur de plusieurs rapports sur la désaffection des sciences pour le Ministère de l’éducation nationale.

Elèves en cours de chimieSusciter chez les jeunes le plaisir et le désir d'apprendre est l'un des défis de l'enseignement des sciences aujourd'hui.
© Corbis

Dessine-moi un scientifique. « C’est un tueur de grenouille qui porte une blouse sale et se plaint constamment du manque de fonds », répond une étudiante en sciences naturelles. « C’est un mec sans fantaisie, froid, austère, pas sexy, peu cultivé en dehors de son domaine », ajoute une étudiante en journalisme. Les dessins d’enfants sont encore plus explicites : ils représentent la caricature d’un savant à lunette mi-professeur Nimbus mi-Frankenstein, un « Scientificus stéréotypus » comme s’amuse à le nommer Maurice Porchet, auteur de trois rapports sur « les jeunes et les études scientifiques ».
Avec une telle image, comment faire rêver les jeunes et enrayer le phénomène de désaffection constaté dans tout le monde occidental ? En France tout d’abord, où les universités regardent au-delà de l’hexagone pour recruter afin de combler un manque de 15 à 20 % d’étudiants. Mais également dans toute l’Europe, encore plus durement touchée : en Ecosse, par exemple, il n’y a plus qu’un seul établissement universitaire pour enseigner la géologie… Si les universitaires et les médias s’émeuvent de cette tendance, c’est que « bientôt, la force d’une nation ou d’une région se mesurera en nombre d’innovateurs, de chercheurs et de brevets déposés », projette Maurice Porchet. À l’été 2005, le gouvernement français a d’ailleurs mis en place 67 pôles de compétitivité pour relancer la machine économique grâce aux innovations des technopôles.
Au-delà du monde des scientifiques, c’est celui des citoyens peu avertis des découvertes et de leurs enjeux qui inquiète André Giordan, directeur du laboratoire de didactique et d’épistémologie des sciences à l’université de Genève. Il cite l’exemple des Suisses, « appelés à voter sur le clonage mais qui, pour la plupart, ne possèdent pas les bases nécessaires à un jugement critique sur le sujet ». La science serait compliquée, difficile et même rébarbative. Une considération qui apparaît dès le plus jeune âge. D’où vient cette vision ? Comment y remédier ? Deux questions essentielles pour le conseil scientifique qui pilote le colloque intitulé « Développer le goût des sciences, rendre les métiers scientifiques accessibles aux jeunes », organisé par le Conseil général de l’Essonne les 7 et 8 octobre 2005. À cette occasion, des experts chercheront des propositions en s’appuyant sur le constat et l’analyse des causes de la désaffection.

01.Un phénomène global


En 2002, les chiffres mis en lumière dans un rapport de Maurice Porchet, professeur de biologie à Lille 1, ont fauché les idées reçues et les amalgames au sujet de la désaffection des jeunes pour la science. Tous comptes faits, seules les filières universitaires seraient atteintes tandis que les filières courtes ou professionnalisantes se taillent la part du lion. Ainsi, entre 1993 et 2000, les diplômés d’écoles d’ingénieurs sont passés de 12 000 à 50 000. Tandis que « les universités de sciences perdent chaque année 3% à 4% d’étudiants depuis 10 ans », précise l’auteur. Cela peut paraître peu, mais en 2005, le bilan est de 30 à 40 % d’effectifs en moins. « La physique-chimie a perdu plus de la moitié des troupes. C’est le naufragé », déplore Maurice Porchet, qui prédit le même sort aux mathématiques et à la biologie dans un proche avenir.

Les données chiffrées présentent des imprécisions qui ont soulevé des polémiques. « Les universités pinaillent et sont récalcitrantes lorsqu’il faut nous fournir des informations de ce type , justifie Maurice Porchet qui a rédigé en 2004 une liste exhaustive des innovations pédagogiques à l’université. De plus, certains rapports englobent la santé dans les sciences, d’autres confondent les différents cycles ». Néanmoins, si l’exactitude des chiffres est parfois contestée, la réalité des faits ne l’est pas. Ici comme ailleurs.

En France, la déperdition est apparue en 1995. À l’étranger, où la politique des 80% de bacheliers par classe d'âge n’était pas instaurée, ce processus est survenu dès le début des années quatre-vingt-dix. En Allemagne par exemple, la fréquentation en première année de physique a baissé de moitié par rapport à 1991. Au Japon, la désertion est plus ancienne et plus profonde encore : le nombre de jeunes chercheurs universitaires dans les disciplines scientifiques est passé de 11,6% en 1977 à 4,5% en 1995.

02.Que faire d'un diplôme scientifique ?

Une chercheuse dessinée par un enfant"Madame la chercheur", dessin de Léa extrait d'une étude sur l'image que se font les enfants des scientifiques, réalisée à l'Espace des Sciences de l'Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI).
© ESPCI/Marie-Odile Lafosse-Marin

Quelle leçon tirer d’un phénomène qui s’étend bien au-delà des frontières françaises ? Assisterions-nous à un changement de paradigme où la science, qui incarnait autrefois le progrès et le bien-être de l’homme, servirait désormais « la force obscure », source de crises sanitaires (vache folle...), environnementales (dangers nucléaires, pollutions) et de bien d’autres maux ? « Non, répond Maurice Porchet, je ne crois pas à la peur de la science. Beaucoup de jeunes veulent faire de la finance bien que ce ne soit pas un secteur réputé social et salvateur ». Une intuition confirmée par un sondage de la Sofres réalisé en 2001 où l’on apprend que seuls 3% des Français reconnaissent avoir une image négative de la science. L’étude mentionne que 76% des lycéens et étudiants pensent qu’il faut poursuivre les recherches malgré les problèmes moraux éventuellement posés.

En fait, la désaffection des sciences est un phénomène complexe qui se nourrit de plusieurs facteurs. À commencer par le manque de lisibilité professionnelle… « Il y a quinze ans, les étudiants recherchaient une culture de base à l’université, mais aujourd’hui, trouver un emploi est tout aussi important », constate Maurice Porchet. Les jeunes sont pragmatiques : ils choisissent un BTS car ils seront plus opérationnels qu’avec un Deug, ils délaissent les sciences dures et préfèrent le secteur informatique, assimilé à « des mathématiques ludiques avec à la clef, un boulot». Résultat, « la professionnalisation marque des points en permanence depuis 15 ans », tandis que le tunnel de l’université et ses promesses de futur se réduisant comme peau de chagrin est abandonné. « Il faut reconnaître que la recherche est mal en point. Les manifestations de 2004 et les jeunes chercheurs qui demeurent chômeurs achèvent toutes velléités de faire des sciences : bacheliers et parents d’élèves se tournent vers le commerce ou la gestion », témoigne Maurice Porchet. La situation est contradictoire. D’un côté on crie gare à la pénurie d’effectifs, de l’autre on vérifie au quotidien l’absence de poste. « Il y a un décalage dans le temps entre l’offre et la demande, mais d’ici 2010, les recrutements vont croître de manière exponentielle et le nombre de jeunes diplômés sera insuffisant pour satisfaire les besoins des industriels et de la recherche ».

Autre incompréhension quant aux perspectives qu’offre la science : la plupart des élèves limite l’horizon professionnel de la formation universitaire à la recherche ou au professorat. Deux secteurs en crise, l’un par manque d’embauche, l’autre par une image ternie. Les autres métiers de la formation scientifique en université sont inconnus du public. « Il y a un cruel défaut de communication », dénonce Claudine Hermann, professeur de physique à l’Ecole Polytechnique et vice-présidente de l’association Femmes et Sciences.

03.Des méthodes archaïques

Un scientifique  dessiné par un enfant"Un scientifique est souvent fermé et incompréhensible", dessin de Simbad extrait d'une étude sur l'image que se font les enfants des scientifiques, réalisée à l'Espace des Sciences de l'Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI).
© ESPCI/Marie-Odile Lafosse-Marin

Mais au-delà des perspectives professionnelles, le malaise siège au cœur même de l’université, dans ses méthodes et ses contenus. « Apprendre, dit André Giordan, c’est aussi une question de désir direct pour la connaissance ». Comment aviver ce désir dans une société en évolution permanente, alors que le modèle d’enseignement reste figé ? « Nous fonctionnons avec des schémas issus d’un autre temps, celui d’une France formant 60 000 bacheliers chaque année contre 500 000 actuellement !» accuse Maurice Porchet. Assimilée à l’anonymat, aux amphis surchargés, l’université est aux antipodes de ce que recherchent les bacheliers de la filière scientifique (S) : des filières professionnalisantes, à effectifs réduits et bien cadrés. « Seul un tiers des élèves est disposé à accepter les méthodes traditionnelles qu’impose l’université », estime le spécialiste. Les deux tiers restants, « ces groupes errants », se réorienteront ultérieurement. À ce titre, les scientifiques n’ont rien à envier aux universités de lettres modernes ou classiques, « probablement autant affectées », suppute Maurice Porchet. « Ce sont les méthodes de l’université qui ne collent plus avec les demandes de la société», conclut-il.

Côté lycée, ce n’est pas non plus la panacée. Certes, le nombre d’inscrits en terminale S est resté stable depuis plus de dix ans. Bonne nouvelle, mais faux espoir ! « Plus de la moitié refuse de continuer les sciences après le bac », remarque Maurice Porchet.
Si les adolescents sont enthousiastes et curieux, ils trouvent souvent ces matières « difficiles », « abstraites », « formelles », parfois même « rebutantes ». Ils se plaignent de mémoriser des formules sans comprendre leur portée. Ils ont l’impression d’apprendre sans toujours comprendre. Au final, les cours sont bien vite oubliés après l’examen. Ce qui a peu d’importance pour les élèves qui choisissent généralement les sciences par dépit ou dans l’optique de faire partie des meilleurs. Car les classes scientifiques demeurent avant tout des lieux de sélection. « On reste campé sur l’illusion que la science est plus « démocratique » que les autres matières ; on s’imagine qu’il serait plus « juste » de noter un élève sur les mathématiques que de le juger sur une dissertation ? littéraire », regrette Claudine Hermann, de l'Ecole Polytechnique. C’est ainsi que la science est devenue pour de nombreux jeunes adultes « un facteur de sélection scolaire par l’échec », souligne André Giordan.

04.L'éveil des sciences à l'école

Professeur de chimie avec ses élèves"Il ne suffit pas de montrer et de dire pour qu'automatiquement un élève apprenne, il faut générer en lui le désir d'apprendre." André Giordan
© Corbis

« On retrouve à l’université les mêmes difficultés que celles observées à l’école maternelle. Pourquoi ? Parce que les sciences ennuient les élèves, notamment ceux du collège et du lycée », affirme André Giordan. Ancienne pédagogue en collège et sénatrice auteur d’un rapport sur la désaffection des sciences en 2002, Marie-Christine Blandin témoigne : « Tout ce que l’on réussit en biologie, sciences de la terre, physique ou chimie, on le réussit en désobéissant. L’étau carcéral dans lequel est un professeur pour sortir ses élèves, faire des expériences en réel ou dépasser la petite heure étriquée dans laquelle il sort sa pelle, son bidon et son bec Bunsen ne permettent pas aux élèves d’avoir un enseignement de qualité ».

Pour ces professionnels, l’enseignement d’aujourd’hui se résume à faire écouter et ingérer aux élèves des savoirs à travers ce qu’André Giordan appelle une “pratique permanente de l’entonnoir”. « On présuppose qu’il suffit de montrer et de dire pour qu’automatiquement l’élève apprenne. Arrêtons de croire qu’un enfant éprouve facilement le désir d’apprendre ! Il faut le générer. Concrètement, cela signifie qu’il faut lui parler de choses qui l’intéressent. Eviter d’encombrer son esprit de détails inutiles. Les programmes sont devenus démentiels et anecdotiques. En seconde, on traite de nucléotides et de gènes homéotiques de façon éthérée », s’insurge ce militant d’une pédagogie plus proche des questionnements des élèves. « Il faut les étonner et même les bousculer dans leur vision du monde et d’eux-mêmes. Quand vous expliquez à un jeune en difficulté qu’il est constitué de 50 mille milliards de cellules, vous changez son regard, surtout si vous lui précisez que son scooter ne comporte que 300 pièces !, ajoute-t-il. Changer la conception que les élèves ont du monde revient à ébranler la façon dont jusqu’à maintenant ils ont interprété le réel. Ce changement modifie le sens qu’ils ont des expériences passées et donc menace leur identité». Pas étonnant que les enfants, mais aussi les adultes, résistent à de tels bouleversements. Les hommes n’ont-ils pas pris des années, attendu de longues démonstrations et de vives discussions avant d’accepter l’idée que la Terre tourne autour du Soleil » ?

05.Le rôle du système extra-scolaire

Affiche du film Bien utilisé par un médiateur, clairement rapproché de concepts scientifiques validés, le film "La guerre des étoiles", réalisé par Georges Lucas, peut devenir un outil qui aide les élèves à mieux appréhender la physique des planètes.
© 20th Century Fox

Pour André Giordan, tout ce qui peuple le quotidien des élèves doit servir dans le cadre d’un cours. « Un élève de Zep ne s’intéressera pas spontanément au héros de tragédie. Il faut partir de ses propres héros, Zidane, les candidats de la Star Académie, les vedettes de cinéma pour lui faire comprendre la notion de héros et aboutir sur celle du héros classique ». Alors que beaucoup de pédagogues rejettent la « junk culture » (« Culture poubelle », terme qui dénonce la culture des plaisirs qui satisfont les sens de manière rapide mais destructrice : nourriture, drogue, jeux vidéos, publicité, etc. ) et les connaissances parasites des jeunes, André Giordan s’en sert pour les ouvrir à d’autres savoirs. Certaines séries télévisées ou phénomènes de mode s’y prêtent facilement. Le film « La guerre des mondes » de Steven Spielberg est l’occasion de retravailler la climatologie. La série Urgences d’aborder la biologie autrement, La guerre des étoiles d’étudier la physique des planètes différemment.

Les médias peuvent également conduire à la science. Jamais les kiosques n’auront exposé autant de magazines sur la science (Cosinus, Science&Vie junior, la Hulotte, Pour la Science, la Recherche…), jamais les radios n’en n’auront autant parlée (Science Culture, Infoscience), même la télévision lui réserve quelques émissions (C’est pas sorcier, E=M6, Savoir plus Science, Les grandes énigmes de la science…). Sans parler d’Internet qui regorge de sites (Futurasciences, Cybersciences…), journaux et blogs plus ou moins sérieux. Pourtant, cette mobilisation a peu d’impact. Et pour cause. « Seule une minorité, généralement issue d’un milieu social aisé ou interpellée par des parents ou professeurs passionnés, accède à ces médias », souligne Marie-Christine Blandin.

Quant aux grands évènements, tels que la « Fête de la science » ou « 2005, Année mondiale de la physique », ils ne font pas d’émules parmi les rangs des indisciplinés et élèves en difficulté. Même constat pour les musées et multiples activités extra-scolaires proposées par des associations. À l’instar des associations nationales spécialisées dans la diffusion et la pratique des sciences et techniques, Petits Débrouillards et Planète Sciences notamment, et des nombreux autres clubs et associations de découverte scientifique qui « vident la mer avec un seau », explique Claudine Hermann, de Femmes et Sciences. « Cette année, nous avons touché 2 500 élèves, filles et garçons des classes d’Ile-de-France, pour les sensibiliser au savoir scientifique. C’est énorme pour notre petite association mais ridicule pour l’Ile-de-France », et a fortiori pour les élèves de France et de Navarre… « Le Conseil national des Ingénieurs et Scientifiques de France fait le même travail, les métiers de la métallurgie rencontrent les collégiens, les initiatives se multiplient, mais c’est un puit sans fond », selon elle. Certains, comme Bertrand Labasse, auteur en 1999 d’un rapport sur la médiation des connaissances scientifiques et techniques pour la commission européenne, sont beaucoup plus critiques : « l’absence de partage d’expériences conduit à multiplier des efforts redondants, à disperser leurs effets mais aussi à négliger des approches originales et pertinentes ».

Toutes ces initiatives parsemées devraient être répertoriées, classées et surtout mutualisées, conclut l’ensemble des rapports. Parallèlement, il faudrait briser l’image négative des universités et « ne plus pratiquer les sciences à l’usage exclusif des futurs chercheurs et ingénieurs », plaide André Giordan. Pour cela, une réévaluation des contenus et des méthodes pédagogiques semble s’imposer : quelles sont les bases fondamentales pour tous ? Quel est le rôle de l’enseignant ? Quels sont les choix didactiques ? « De simples toilettages ne sont pas suffisants », précise Maurice Porchet. C’est un vaste chantier qu’il faut engager pour «reconsidérer l’enseignement des sciences de l’école à l’université». Ainsi, « la fin de la science » annoncée par certains philosophes s’effacera devant « l’arrivée », tant espérée par Maurice Porchet, « d’une nouvelle génération d’universitaires et de chercheurs qui aura la lourde responsabilité de redonner de l’espoir à notre pays ».


Ce dossier a été réalisé notamment à partir des rapports suivants :

• Rapport Porchet
• Rapport d’information sur la diffusion de la culture scientifique
• Rapport de l’Union Européenne : "Les jeunes et la science, leur avenir c’est demain"

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