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Langage : une grammaire universelle ?

Ce n’est pas seulement en montrant à l’enfant une image de chien qu’il apprendra à dire le mot "chien". L’apprentissage du langage est à la fois plus complexe et plus simple. Complexe, car il faut repérer qu’une phrase contient plusieurs mots et en comprendre le sens. Simple, car les enfants bénéficieraient d’une disposition innée pour acquérir une langue.

Bébé avec filet d’électrodesAu « labo bébé » de l’Inserm, on teste différentes capacités cognitives des enfants. En enregistrant l’activité électrique du cerveau grâce à des capteurs, on peut savoir si l’enfant réagit particulièrement à différents stimuli (lumière, image ou son).
© Franck Lambertz/ INSERM U562

Si la communication n’est pas le propre de l’homme, puisque les animaux utilisent toutes sortes de signaux afin d’entrer en relation avec leurs congénères ou les membres d’autres espèces, l’être humain a bien une capacité de langage qui lui est propre. Il s’exprime au moyen d'une langue, système de communication spécifique à la communauté à laquelle il appartient. Il existerait environ six mille langues parlées dans le monde. Il ne faut pas confondre langue et parole : la langue est un phénomène social alors que la parole est un phénomène individuel.

La production de parole est d’abord une question d’anatomie. Dans les années quatre-vingts, la thèse d'une émergence très récente du langage a prévalu. Le langage serait apparu avec Homo sapiens il y a 150 000 ans environ. Cette hypothèse s'appuyait notamment sur l'étude de l'appareil vocal et montrait que seule l’anatomie d’Homo sapiens lui permettait d’articuler des sons. Depuis les années quatre-vingt-dix, des arguments en faveur d'une apparition bien plus ancienne du langage ont été avancés. Des études ont montré qu’Homo erectus pouvait tout de même articuler une palette de sons identique à celle d'un enfant de deux ans. Or, avec quelques phonèmes, on peut déjà produire un vocabulaire assez varié.

Dès les premiers mois de la vie, on observe chez l’enfant une préférence pour la parole comparée à des bruits, et l’on constate que les différentes régions du cerveau ne réagissent pas de la même façon à la parole ou à la musique. La parole a donc un statut spécial. Vers la moitié du XXe siècle, l’acquisition du langage est devenue l’objet d’étude principal d’une nouvelle science, la psycholinguistique, née de la conjonction de la psychologie et de la linguistique. Ces recherches ont montré qu’en dehors des cas pathologiques, le processus d’acquisition d’une langue se déroule à peu près selon le même schéma.

Ainsi, dès les premiers jours après leur naissance, les bébés sont capables de percevoir tous les contrastes phonétiques d’une langue, et reconnaissent leur langue maternelle. Dès onze ou douze mois, l’enfant constitue un lexique de quelques mots familiers (par exemple canard ou chaussure). Entre 11 et 13 mois, il peut commencer à produire ses premiers mots, mais son vocabulaire explose vraiment entre 18 et 24 mois. Il va ensuite combiner plusieurs mots pour mettre en place une organisation syntaxique. Encore quelques efforts… et à 3 ans, il parle quasiment comme vous et moi, même s’il lui reste fréquemment des défauts de prononciation ! Jusqu’à 7-8 ans, il continuera son apprentissage de structures complexes. Pour le maniement des métaphores, il faudra attendre l’adolescence…

Différentes méthodes permettent d’étudier les connaissances qu’ont les bébés d’une langue… qu’ils ne parlent pas encore (partie 5). Des études, notamment celles faites au Laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), reconstituent les étapes d’acquisition du langage (parties 1 et 2). D’autres recherches ont été menées sur des communautés ayant inventé des langues (créoles, sourds) (partie 3). Ces différents travaux confortent une majorité de chercheurs dans leur idée que le langage est une capacité innée. Mais cette théorie ne fait pas complètement l’unanimité (partie 4).

01.Les premières étapes d'acquisition du langage

Ecran vidéo du bébé IliasLes chercheurs utilisent ici la technique de conditionnement de l’orientation du regard. En mesurant le temps de regard que l’enfant porte sur les images qu’on lui présente, on mesure son intérêt pour les mots qui sont associés à ces images. L’enfant est dans une cabine, sur les genoux de sa mère. La chercheuse contrôle de l’extérieur, sur un écran, le déroulement de l’expérimentation.
© LSCP
Quelles sont les premières étapes de l’acquisition du langage chez l’enfant ?
À quelques jours, les nouveau-nés savent faire la différence entre différentes langues. Des bébés français de 4 jours par exemple distinguent l’anglais du japonais, mais confondent le hollandais et l’anglais, qui ont des caractéristiques prosodiques trop proches. Le codage de la parole dans le format de la langue maternelle est une des premières étapes de l’acquisition de la langue, comme l’explique Ghislaine Dehaene-Lambertz*, chercheuse au laboratoire de neuro-imagerie cognitive de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).
Deuxième étape, à partir de 4 à 6 mois, les nourrissons sont sensibles aux voyelles et aux consonnes (phonèmes) de leur langue maternelle, mais vont devenir sourds (au sens figuré) aux sons ou aux accents qui ne les intéressent pas. Par exemple, un petit Japonais ne distingue plus le ra du la, car dans sa langue les consonnes r et l ne forment pas deux phonèmes distincts mais correspondent au même phonème, le /r/. Cette apparente régression est en fait un progrès vers la maîtrise de la langue maternelle. Mais cette "surdité phonologique" explique aussi notre difficulté à acquérir une seconde langue, si nous n’avons pas été élevés dans un milieu bilingue.

L’enfant doit encore identifier les mots dans une phrase. Or ceux-ci sont rarement prononcés isolés, ni séparés par des espaces, comme dans un texte écrit. "Dans “lechatboitdulait”, explique Anne Christophe, chercheuse au laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), personne ne dit à l’enfant que ce charabia est en fait un article suivi d’un sujet, d’un verbe etc. Personne ne dit non plus à un bébé que “le chat” prononcé par un homme, par une femme, par une personne en colère est en fait le même mot ! "

Entre 6 et 9 mois, les bébés augmentent leur connaissance des formes acoustiques de mots et par là des successions de phonèmes permises ou non à l’intérieur des mots. Par exemple, en français, aucun mot ne comporte la succession "mk". Et l’enfant est surpris s’il entend un mot qui comprend cette suite de syllabes. À l’inverse, il peut utiliser cet indice pour trouver les frontières de mots et distinguer dans "/pomkaramelize/, le mot "pomme" de "caramélisée". Cette stratégie peut être source d’erreurs, comme le montre l’usage fréquent du "navion" chez les enfants. "Na" est un début de mot fréquent en français. "Un avion" peut donc très bien être segmenté en "un navion" et donner "le navion".

Alors comment font-ils ? Des études ont montré que l’enfant repère rapidement une liste de mots grammaticaux qui marquent un début de segment de phrase. Si on présente à l’enfant de 11 mois des phrases commençant par des syllabes comme "le", "la", "les" ou "bu", "gu", "ju", il est surpris par les secondes, car ces syllabes ne démarrent jamais une phrase en français. D’autre part, la baisse de l’intonation en fin de phrase, l’allongement de la syllabe finale sur des groupes de mots, sont autant d’indices "prosodiques" qui suivent généralement le découpage grammatical des phrases. Et les bébés exploitent l’intonation de cette parole pour identifier les mots. L’équipe d’Anne Christophe a entraîné des bébés de 16 mois à tourner la tête pour le mot "balcon" présenté en isolation. Puis dans une deuxième session, les enfants entendaient des phrases complètes : ils tournaient plus souvent la tête pour des phrases comme "le grand balcon venait d’être détruit" que pour des phrases qui contenaient les deux syllabes de "balcon" séparées par une petite frontière d’intonation, mais pas le mot « balcon » lui-même, comme dans "ce grand bal consacrera leur union".

02.Donner un sens aux mots

Casque à électrodesLa méthode des « potentiels évoqués » permet de tester des enfants qui ne parlent pas encore. Impressionnante, elle est totalement indolore. Ce casque d’électrodes permet juste d’enregistrer l’activité électrique du cerveau du bébé.
© LSCP
Munis de ces différents indices grammaticaux, acoustiques et prosodiques, les nourrissons commencent à pouvoir repérer les mots dans les phrases. Etape suivante : donner un sens aux sons qu’ils entendent. Or il ne suffit pas de leur montrer des images de chat en y associant le son "chat" pour leur faire comprendre qu’un chat est un chat ! Car l’adulte pourrait aussi bien désigner la queue du chat, ou ses oreilles, sa couleur, ou parler du fait qu’il est en train de courir ou de sauter.

En fait, des expériences, d’abord réalisées avec des adultes, laissent penser que la structure syntaxique des phrases est utile aux enfants, surtout pour découvrir le sens des verbes. Une chercheuse américaine a présenté à des étudiants, sans le son, des séquences filmées où ils devaient trouver de quoi parlaient des mamans avec leurs enfants. Les mots à trouver étaient simples : les 24 noms et verbes les plus fréquents dans le vocabulaire des mamans s’adressant à leurs enfants (comme le nom "chat" et le verbe "jouer"). Or, s’ils n’avaient accès qu’aux séquences vidéo sans son, les étudiants avaient beaucoup de mal à trouver le sens des verbes (15 % de réponses correctes seulement). Ce pourcentage est monté à 50 % quand les étudiants n’avaient accès qu’à une transcription des paroles de la mère qui respectait la syntaxe mais qui était écrite en "jabberwocky", c’est-à-dire où tous les noms, verbes et adjectifs sont remplacés par des mots inventés, mais où tous les mots grammaticaux (comme les adjectifs et les pronoms) sont préservés, comme dans "pra tu GORPER liche au calichet" (Gorper est le verbe à deviner). L’information syntaxique est donc essentielle. Et si on présente à la fois la vidéo et les phrases en jabberwocky, on obtient 75 % de bonnes réponses, une performance très honorable.

Comment savoir si l’enfant fonctionne de la même façon que l’adulte ? Des expériences récentes menées dans l’équipe d’Anne Christophe ont montré que dès l’âge de 2 ans il peut utiliser le contexte syntaxique pour décider du sens d’un mot. Par exemple, un adulte qui entend "il nuve", suppose que "nuve" est un verbe car il suit un pronom et en déduit qu'il doit plutôt référer à une action. À l'inverse s’il entend "le nuve", il en déduit que nuve est un nom et donc réfère probablement à un objet. Dans cette expérience, des enfants étaient placés devant un écran. Ils observaient d'abord des vidéos représentant un objet réalisant une action particulière, par exemple un oiseau qui sautille. En même temps, ils entendaient des phrases du type "regarde, il nuve ! " ou "tu le vois qui nuve" etc. À la fin, on leur présentait simultanément deux images, une de l'oiseau répétant la même action (sautiller) et une autre de l'oiseau réalisant une action nouvelle (ex : tourner). Une poupée leur demandait alors "montre-moi celui qui nuve ! " Les résultats montrent que les enfants pointent plus souvent vers l'oiseau répétant la même action que vers l'oiseau réalisant une autre action. Afin de vérifier que les enfants ne persévéraient pas tout simplement à montrer l'image qu'ils avaient déjà vue (sans se soucier réellement de la phrase), une expérience similaire a été réalisée, mais cette fois les enfants entendaient un mot présenté comme un nom nouveau ("regarde LE nuve"). Dans ce cas, si l'enfant a compris qu'il s'agit d'un nom, la question finale ("montre-moi le nuve") est "idiote" puisqu'il y a deux oiseaux à l'écran. Et en effet, certains enfants ont réagi en montrant simultanément les deux images. La plupart des enfants ont cependant réagi en montrant l'image nouvelle (ce qui est un comportement de préférence pour la nouveauté assez fréquent à cet âge).
En tout cas, les enfants ayant appris un verbe et ceux ayant appris un nom se sont comportés de manière très différente (et ne se sont pas limités à pointer vers l'objet "le plus similaire à ce qu’ils avaient vu avant"). Cette expérience a donc montré que les enfants de 23 mois sont capables d'utiliser le contexte syntaxique (dans ce cas, la présence d’un nom ou d’un article), pour décider si un mot est un nom ou un verbe et pour lui attribuer un sens.

*In "Médecine et enfance", septembre 2002.

03.Ils ont réinventé le langage

Noam ChomskyNoam Chomsky, linguiste américain né en 1928, est à l’origine de la théorie de la « grammaire universelle ». Ses recherches ont porté sur les structures innées du langage naturel, contribution souvent décrite comme la plus importante dans le domaine de la linguistique théorique du XXe siècle.
© LSE
Le fait que les enfants aient donc très tôt une connaissance de règles extrêmement complexes à énoncer pour un linguiste, laisse déjà supposer qu’ils possèdent une aptitude innée pour le langage. Selon le linguiste Steven Pinker, auteur de « L’instinct du langage » (ed Odile Jacob), d’autres éléments plaident en faveur d’une prédisposition innée permettant aux enfants humains d’apprendre à parler, que le linguiste Noam Chomsky appelait « grammaire universelle ».

Premier argument : toutes les tentatives d’apprendre à parler aux singes ont échoué. Ils ont été capables d’apprendre un certain nombre de mots, notamment du langage des signes, mais n’ont jamais pu combiner les mots pour produire des phrases.
Deuxième argument : il existe des enfants qui ont un QI (quotient intellectuel) très bas, et savent pourtant parler normalement. Ils ne savent pas faire une multiplication, ni dessiner un éléphant, mais sauront décrire une scène avec un éléphant en utilisant un langage complexe. Réciproquement, d’autres enfants possèdent un QI normal mais ont une difficulté spécifique pour apprendre à parler.
Troisième argument : lorsque des communautés humaines ont dû inventer des langages, elles y ont apporté "instinctivement" une grammaire. À l’appui de cette thèse, on trouve les travaux du linguiste américain Derek Bickerton. À la fin du siècle dernier, l’industrie de la canne à sucre a connu un grand essor sur l’île d’Hawaï. Les colons firent donc venir des travailleurs de Chine, du Japon, du Portugal… qui se mirent à communiquer les uns avec les autres en "pidgin" : une langue « télégraphique » qui se limite à des phrases où les mots de contenu sont juxtaposés les uns aux autres, avec des verbes non conjugués et sans mots grammaticaux. Certains de ces travailleurs vivaient encore dans les années soixante-dix. En les rencontrant, Bickerton put comparer leur langue à celle de leurs descendants. Surprise : en une génération, ceux-ci avaient introduit des auxiliaires, des prépositions, des pronoms relatifs, bref, tout l’attirail grammatical d’une langue. Or ces enfants n’avaient pas eu de contact avec d’autres locuteurs que leurs familles parlant le pidgin hawaïen…

On trouve un autre exemple d’une de ces grammaires surgies de l’esprit même des humains dans… le langage des signes nicaraguayen (LSN) ! Une étude a été faite sur une communauté de jeunes sourds, dans une école de Managua, par une équipe de chercheurs américains (Ann Senghas, Columbia University) Avant les années soixante-dix, la plupart des gens sourds au Nicaragua avaient très peu de contacts entre eux. Le gouvernement a créé deux écoles spécialisées (pour enfants et adultes), et spontanément les sourds ont commencé à développer un système de geste pour communiquer, chaque vague d’enfants arrivant dans la communauté rendant le LSN un peu plus complexe. Aujourd’hui, huit cents sourds âgés de 4 à 45 ans parlent le LSN.

Les chercheurs ont montré à trois de ces groupes de sourds une bande dessinée d'un chat qui avale une balle en train de rouler puis qui dévale en titubant une route en pente. Ils ont ensuite demandé aux participants de raconter l'histoire dans leur langage. Les personnes sourdes du groupe le plus âgé s'exprimaient par des gestes combinant le type de mouvement et la direction en un seul déplacement de la main. Mais les deux groupes plus jeunes de sourds séparaient type de mouvement et direction par des signes différents comme cela se passe dans le langage parlé. "Tout ce qui entoure les enfants leur dit que la manière d'agir et le chemin suivi vont ensemble, ces deux éléments sont confondus dans l'action puis dans les gestes des gens qui en parlent, remarque la chercheuse Ann Senghas. Mais les enfants vont à l'encontre de ce qu'ils voient et privilégient quelque chose qui demande plus d'efforts : ils séparent la manière d'agir du chemin suivi en des éléments indépendants. Et il se trouve que c'est ce que nous voyons aussi dans chaque langue : des mots différents existent pour exprimer le type de mouvement et la direction. Sans même qu'on leur apprenne, les enfants sont parvenus à trouver des règles du langage pour communiquer. Ils ont décomposé l'idée d'un mouvement continu avec différents mots." Conclusion de la chercheuse : tout ce dont les enfants ont besoin est d'une interaction sociale naturelle. Vous n'avez pas plus besoin d'apprendre un langage aux enfants que de leur apprendre à marcher ! *Étude parue le 17 septembre 2004 dans la revue Science.

04.Acquis ou inné ?

Koko le gorillePenny Patterson, étudiante en psychologie, s'est fait confier Koko, une femelle gorille de 7 ans, par le zoo de San Francisco. Elle lui apprend depuis son plus jeune âge le langage par gestes des sourds-muets américains. Koko connaît 350 mots.
© Les films du Losange/Tous droits réservés
Et c’est sur ce point que les théories divergent. Ces jeunes sourds avaient-ils une "grammaire innée" ou est-ce ce désir d’interaction avec d’autres qui les a poussés à développer cette grammaire ? Ou bien encore est-ce qu’ils n’ont pas appris cette grammaire dans des livres ou en lisant sur les lèvres d’autres adultes "entendants" ? Selon le célèbre linguiste américain Noam Chomsky, les quelques cinq à six milles langues parlées sur Terre partagent une même "grammaire universelle" comprenant quelques "super règles". Par exemple, en français et en anglais, tous les compléments sont placés après le sujet et le verbe principal, à droite, comme dans "mange tes épinards ! ". Notre langue est dite à "tête initiale". En turc ou en japonais en revanche (comme dans 50 % des langues parlées dans le monde), tous les compléments sont placés devant le sujet et le verbe principal, à gauche, comme dans "tes épinards mange ! ". Ces langues sont dites à "tête finale". Ces structures universelles du langage seraient inscrites dans le cerveau des enfants à la naissance : ils n’auraient pas à apprendre une liste de règles, mais juste à repérer dans quel type de langue ils se trouvent : par exemple, langue à tête initiale ou tête finale.

Dans les années soixante, époque où elle fut énoncée, cette théorie fit l’effet d’une petite révolution. Mais depuis, de nombreuses recherches en sciences cognitives ont conforté cette hypothèse.
L’équipe d’Anne Christophe a ainsi resynthétisé des phrases turques et françaises pour que le répertoire des sons entre les deux langues soient le plus identique possible. En revanche, les différences d’intonation, et donc les différences grammaticales, étaient préservées. Or des bébés de 2 mois qui écoutaient ces phrases ont su reconnaître la différence entre les deux langues, sans connaître le sens des mots… et sans avoir eu de leçon de grammaire ! « Il se pourrait donc qu’ils puissent apprendre quelque chose sur la grammaire de leur langue (à savoir, l’ordre des mots), rien qu’en écoutant la mélodie de leur langue maternelle », commente Anne Christophe.

Et d’ailleurs, si à 3 ans les enfants parlent aussi bien, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont imité le langage des adultes. Lorsque l’enfant commet des fautes comme "les chevals" ou "venira", il prouve qu’il applique bien des règles de grammaire sans en connaître les exceptions.

Si l’existence d’une prédisposition chez les enfants à apprendre une langue est partagée par l’ensemble de la communauté scientifique, la nature de cette pré-disposition est controversée. Michael Tomasello, directeur de l’institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste de Liepzig, a comparé la communication des enfants et celle des singes. Selon lui, ce qui nous différencie de l’animal serait non pas un équipement biologique spécifique au langage mais surtout la force motrice pour apprendre. Or cette force vient de la culture, et non de la nature : c’est l’acte de communication, notre capacité à coopérer, qui nous pousse à apprendre la langue de notre environnement. Selon M. Tomasello, la grammaire est construite par l’enfant dans les interactions sociales qu’il a avec l’environnement. D’ailleurs, dit Tomasello, un enfant n’utilise pas instinctivement ce qu’on appelle en grammaire "la voix passive". Il doit d’abord avoir saisi la différence de sens entre "le camion pousse la voiture", et "la voiture est poussée par le camion" pour utiliser la voix passive plutôt que la voix active. Selon ce chercheur, l’enfant ne possède donc pas une grammaire innée, il la construit lentement en interaction avec son entourage. Et c’est en utilisant le langage qu’il en déduit des règles abstraites. Ceci explique selon lui que les enfants, avant de parler, font appel à la non grammaire, avec un "langage" qui leur est propre, comme "miaou" pour dire "je veux mon chat en peluche"... Et comme la construction qui est grammaticalement juste est celle qui se révèle la plus efficace pour la communication, alors l’enfant la préfère rapidement à une construction fausse.

"La théorie de Tomasello a été diffusée à partir du milieu des années quatre-vingts, explique Jacqueline Leybaert, psycholinguiste à l’université libre de Bruxelles. Elle est moins complète que celle de Chomsky, et surtout il y a eu moins d’efforts de recherches faits à l’appui de cette théorie qu’à l’appui de celle de Chomsky." Si cette théorie semble moins solide aujourd’hui donc, c’est soit qu’elle est moins juste, soit qu’elle n’est pas encore aboutie. Dans les deux cas, les psycholinguistes ont encore de belles études et de beaux débats devant eux !

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