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La recherche féminine en quête d'émancipation

2010 marque le quarantième anniversaire du mouvement féministe. Aujourd'hui, malgré l'émergence des études de genre, on retrouve dans les milieux scientifiques les mêmes blocages que dans la société française.

Inégalité homme/femmeDans le milieu de la recherche, on retrouve les mêmes types de discrimination que dans le reste de la société française.
© Massimo Brega / LookatSciences

"L’histoire du féminisme est encore et toujours une histoire de militantes. La plupart des avancées sociales des femmes ont été obtenues grâce au travail des associations qui ont vu le jour dans les années 70. Les recherches sur l’importance du genre dans l’organisation de la société ont pourtant débuté bien avant. Les premières ont été réalisées il y a plus de 150 ans", raconte Eliane Viennot, historienne et chercheuse qui a consacré de nombreuses études aux relations entre les femmes et le pouvoir.

Le féminisme de ces 40 dernières années, Eliane Viennot le connaît bien. Militante au MLAC (Mouvement de libération de l'avortement et la contraception) au début des années 70, elle crée la libraire Carabosses, lieu mythique et militant au cœur du réseau qui se construisait à l’époque. Devenue spécialiste des études de genre et professeure d’Université, elle est aujourd’hui vice-Présidente de l'Institut Emilie du Châtelet (IEC). "N’oubliez pas notre titre complet, précise t-elle : Institut pour le développement et la diffusion des recherches sur les femmes, le sexe et le genre." Initié et financé par le Conseil régional d’Ile de France, l’IEC est une des rares institutions françaises spécialisées dans les études sur les relations hommes-femmes et la contrainte de genre. Des études en plein essor dans la plupart des pays développés, en raison de leur intérêt tant scientifique que sociétal, mais qui peinent à trouver leur place en France.

01.La mode des "gender studies"

Manifestation en 1968Lors d’une manifestation en 1968. Les regards sont alors tournés vers l’espoir. Quels sont les acquis du mouvement féministe aujourd’hui ?
© Delius/Leemage
La recherche sur le genre (qui s’inscrit directement dans la continuité des études féministes des années 60-70) est toujours confidentielle en France. A partir des années 70, des départements interdisciplinaires de Women’s Studies (Etudes des femmes) ont été créés aux Etats-Unis et au Canada, mais cela n’a pas été le cas chez nous. Et ce, malgré cinq postes créés à l’université sous l’impulsion du Ministère du Droit des femmes d’Yvette Roudy en 1984 et confiés à des femmes. Les enseignements sur le genre dans les universités françaises restent éparpillés dans des départements de sociologie, d’histoire, de littérature ou de géographie.
"La réforme de la recherche et la création de l’Agence Nationale de la Recherche n’ont pas changé la donne. Il n’y a pas de programme fléché pour les études féministes et peu de crédits leur sont alloués", regrette Eliane Viennot.

"Pour utiliser le vocabulaire anglo-saxon à la mode, je travaille sur des gender studies, ou études de genre. On appelait ça autrefois, études féministes, précise E. Viennot. Elles font partie aujourd’hui des recherches qui nourrissent la réflexion politique et permettent des avancées sociales."
Les gender studies proposent une lecture sexuée du monde social et des rapports de pouvoir qui le traversent. Elles fondent leur analyse sur le fait que les rapports sociaux de sexe sont une dimension centrale de toute société et donc un axe de recherche incontournable pour les sciences économiques et sociales.
Un signal de l’intérêt actuel pour ce thème du genre peut être vu dans la création récente d’une chaire sur la question du «sexe social» (différenciation et hiérarchisation des sexes fondées sur l’excuse du sexe biologique) à Science Po. Aucun élève ne pourra plus sortir de cette grande école sans avoir suivi un enseignement sur la question. Cette innovation dans le paysage éducatif de nos élites permettra-elle de faire régresser les inégalités entre hommes et femmes comme le souhaite l’Institut de Sciences Politiques ? A voir...

"La loi salique"

"Si l’égalité homme/femme peine à s’installer dans notre pays, ce n’est pas comme on pourrait le croire que la France est un pays machiste. Mais parce qu’il est imprégné de culture anti-féministe, poursuit-elle. C’est une opinion très ancrée dans l’histoire de notre pays et tout particulièrement chez les intellectuels. Nous sommes le seul pays au monde à avoir inventé la loi salique. Elle interdisait aux femmes la succession de la couronne de France. Cette loi n’a jamais été exportée ailleurs". Une vérité historique dont les conséquences sont encore pleinement actuelles. "Aujourd’hui, nos élites sont toujours construites sur la culture de l’élimination des femmes du pouvoir. On peut le vérifier avec les lois récemment votées par nos députés. Elles permettent de contourner d’autres lois déjà votées, comme celles sur la parité", commente-t-elle avec une certaine ironie dans la voix.

Un exemple avec la réforme des collectivités territoriales. Cette nouvelle disposition prévoit le remplacement, en 2014, des conseillers généraux et régionaux par des conseillers territoriaux élus au scrutin majoritaire. Selon l’Observatoire de la parité, ce nouveau mode de scrutin devrait faire tomber la proportion d’élues de 47% actuellement à 17%...

02.Les femmes et l’économie de la connaissance

Judith Butler, philosophe américaineLa philosophe féministe américaine Judith Butler a beaucoup contribué à répandre les études de genre dans les milieux universitaires américains.
© Wikimedia Commons
"Les études historiques sur les mouvements féministes montrent que ceux-ci ont permis, en France, des avancées sociales et législatives indéniables comme la pilule, le droit à l’avortement, les lois sur la parité ou la récente loi sur les violences faites aux femmes, indique Eliane Viennot. L’ouverture de la société sur les inégalités liées au sexe à partir des années 70 a aussi rendu la dimension du genre incontournable pour toutes les politiques de développement. Et particulièrement les récentes politiques européennes", ajoute-t-elle.

Ainsi, les objectifs du sommet européen de Lisbonne en 2000 sont très clairs : faire de l’Europe l'espace économique le plus compétitif et dynamique du monde dans le domaine de la connaissance scientifique. Pour y arriver, il va falloir embaucher plus de femmes. "Cela semble logique, puisqu’elles sont plus nombreuses à être diplômées que les hommes", détaille Eliane Viennot.
Or, la parité est encore un objectif à atteindre pour les chercheurs (et les chercheuses) européens. Les femmes y sont sous-représentées dans tous les secteurs scientifiques.  Un comble : alors qu’elles représentent plus de 50% de la population scolarisée, elles ne constituent qu’environ 32% des chercheurs de l'enseignement supérieur de l'Union européenne... 

Secteur public, secteur privé

L’analyse du pourcentage précis de femmes chercheuses dans les pays de l’Europe est également très instructif. C’est dans les pays Baltes qu’il est le plus élevé (53% en Lettonie et 48% en Lituanie), suivi par la Bulgarie, le Portugal, la Slovaquie, l’Espagne, la Pologne ou encore la Finlande qui comptent plus de 40% de chercheuses.  Avec environ 30 % de femmes, la recherche française dépasse légèrement celle des Pays-Bas, de l’Autriche ou l'Allemagne  qui comptent entre 21 et 27 % de femmes. Presque partout (2/3 des pays), le taux de féminisation est plus important dans le secteur public que dans la recherche privée.

Pour palier ces inégalités, de nombreuses incitations et politiques sont aujourd’hui mises en œuvre qui ouvrent plus largement le milieu de la recherche aux femmes. C’est par exemple le rôle du Groupe d’Helsinski, créé en 1999 par la Commission européenne, pour promouvoir la participation et l’égalité professionnelle des femmes dans le domaine scientifique.

03.Chercheuses de France

Chercheuse devant son microscopeDans le milieu de la recherche, on retrouve les mêmes types de discrimination que dans le reste de la société française.
© Massimo Brega / LookatSciences
"Ces 20 dernières années, le nombre de chercheuses en France a presque doublé. Malgré tout, la place des femmes dans la recherche est toujours légèrement en dessous de la moyenne européenne. Et on retrouve dans le milieu de la recherche, les mêmes types de discrimination que dans le reste de la société française, tient à préciser Eliane Viennot. Malgré une présence significative, pour ne pas dire majoritaire, des femmes à l'issue des études universitaires, le taux de féminisation aux différents échelons de la carrière scientifique va en s'amenuisant, pour devenir minimaliste au sommet de la hiérarchie." C’est ce qu’on  appelle "le plafond de verre".
Cette discrimination professionnelle pour cause de genre est étudiée et prise en compte au CNRS depuis 2001 à travers un "indice de parité". Cet  indicateur, créé par l’UNESCO, permet de décrypter les situations de gestion et d’exercice des différents emplois scientifiques et techniques. Il est obtenu en effectuant le ratio femmes/hommes. et permet de dresser un diagnostic précis et chiffré. Il retrace, pour chaque catégorie professionnelle, la situation respective des femmes et des hommes en matière de recrutement, de formation, de promotion professionnelle, de qualification, de conditions de travail et de rémunération.  

"Une place particulière"

Pour l’UNESCO un ratio compris entre 0,95 et 1,05 correspond à une situation de parité. En-deçà, l’inégalité s’établit au profit des hommes, au-delà au profit des femmes.
Au CNRS, l’indice général de parité des personnels permanents se situe à un niveau faible, proche de la moyenne interprofessionnelle française de 0,74. Il a très faiblement progressé au cours de la dernière décennie (+0,01).

Il varie, d’autre part, sensiblement selon les départements scientifiques : si les femmes représentent 43 % des chercheuses en sciences humaines et sociales, elles sont beaucoup moins nombreuses dans les sciences "dures" : mathématiques, physique, électronique ou sciences pour l'ingénieur.

"Au CNRS ou ailleurs, la recherche sur le genre occupe une place particulière puisque la majorité des chercheurs y sont des femmes. Cela est sans doute lié au fait que cette recherche marginale est encore vue comme une action militante", constate Eliane Viennot.
Et même si l’analyse scientifique est passée par là, la chercheuse plébiscite, quarante ans après sa création, la persistance de l’esprit du Mouvement de Libération des Femmes, dans ce domaine particulier de la recherche.

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