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Police, la monotonie du quotidien

Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, a passé près de deux ans avec des brigades anticriminalité qui travaillent dans les banlieues. Il en a tiré un livre qui bat en brèche les idées reçues.

La-BAC enplanque72© Préfecture de police

Le quotidien des policiers serait monotone... Aussi incongrue que puisse paraître cette affirmation, c’est en grande partie cette réalité que décrit Didier Fassin, professeur de sciences sociales à l’Institut for advanced study de Princeton et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Pendant près de deux ans, l’auteur a partagé le quotidien des patrouilles de la Brigade anticriminalité (BAC, unités spécialisées dans les interventions en milieux sensibles crées en 1994) dans une ville de la banlieue parisienne dont il garde le nom secret. Paru fin 2011, le livre casse un mythe. Dès les premières lignes, le fantasme populaire d’officiers de police aux prises avec des manifestations incessantes de violence fond comme beurre au soleil. Le chercheur raconte au contraire la routine de ces patrouilles qui sont en fait très peu sollicitées. Avec méthode et sans jamais s’enflammer, il décortique la pression du chiffre infligé par la hiérarchie. Et ausculte avec discernement les différentes statistiques en recoupant toutes ses sources. Non ! Contrairement à une idée largement répandue, dans son ensemble, les manifestations de violence ne sont pas en augmentation en France.
Au final, l’auteur montre avec force que l’action de la police dans ces quartiers, qui se résume très souvent à des contrôles d’identité, vise moins à faire respecter la loi qu’à conserver une certaine forme d’ordre social. Le constat de Didier Fassin est sans appel : dans ces quartiers, l’idée républicaine est en danger. Il a répondu à nos questions par e-mail depuis Princeton où il enseigne.
        police_bac01Rue Myrha à Paris
© Préfecture de police

01.Entretien avec Didier Fassin

La Banque des Savoirs : N’était-il pas compliqué de rester neutre sans prendre parti lors de ce long travail d’observation ?

Didier Fassin : D'une manière générale, le travail ethnographique implique d'acquérir une familiarité suffisante avec le monde que l'on étudie pour pouvoir le comprendre à partir de ses logiques internes. Cela suppose un temps long de présence sur le terrain et d'acclimatation à une réalité différente. C’est nécessaire pour gagner la confiance des personnes auprès desquelles on conduit ces enquêtes. Emettre des jugements ou, pire encore, intervenir, c'est se priver de la possibilité de mener à bien un tel travail. On imagine mal qu'on m'ait laissé sortir avec les équipages de la brigade anticriminalité si j'avais interféré avec leur activité. Le plus souvent, l'ordinaire des patrouilles était une routine sans relief, dont j'ai essayé de rendre compte. Parfois, lorsque survenaient des excès que vous évoquez, je m'efforçais également de garder une attitude neutre. Il me semblait plus important de pouvoir continuer mon enquête et d'être en mesure de la restituer de la façon la plus rigoureuse possible que de céder à la tentation d'intervenir - et pour quel résultat ?

police_bac02Interpellations à la Goutte d Or (Paris)
© Préfecture de police

La Banque des Savoirs : Comment interpréter, sans édulcorer le réel, les chiffres de la criminalité que vous évoquez dans le livre ?

Didier Fassin : Les statistiques de la criminalité et de la délinquance font l'objet en France d'une approche strictement idéologique. C'est une singularité de notre pays en même temps qu'un piège dans lequel tous les partis tombent les uns après les autres. Le problème étant que la Droite a intérêt à faire peur avec le thème de l'insécurité. Alors que de son côté, la Gauche a intérêt à montrer l'inefficacité du pouvoir en matière de sécurité. Les deux parties tendent à lire les chiffres de manière biaisée et à les dramatiser. On pourrait du reste ajouter que les médias eux-mêmes sont partie prenante, tant ils relaient aussi bien ces présentations et ces débats que le moindre fait divers. En réalité, les statistiques sont d'interprétation complexe. Elles dépendent à la fois du seuil de tolérance sociale à l'égard de faits mineurs, des incivilités par exemple, comme se tenir dans un hall d'immeuble, et de l'activité policière. La répression orientée vers certains délits les fait apparaître comme plus nombreux. C'est le cas par exemple de l'irrégularité du séjour pour les étrangers.
Mais les crimes et les actes les plus graves, à commencer par les homicides, sont en diminution depuis un demi-siècle, de même que beaucoup d'autres faits de délinquance. A l'exception notable des vols avec violence, qui correspondent souvent à des vols de téléphones portables. Il ne s'agit pas d'édulcorer le réel, mais de considérer avec rigueur les chiffres de la police et de la gendarmerie publiés par le ministère de l'Intérieur et les enquêtes dites de victimation auprès de la population.

Police_bac04Interpellation de la BAC au pont-de-New-York (Paris)
© Préfecture de police

La Banque des Savoirs : Avec un tel travail de terrain sur des sujets aussi sensibles, un chercheur a t-il toute la liberté nécessaire pour aller au bout de son enquête ?

Didier Fassin : Il me semble qu'il ne s'agit au fond que d'aller jusqu'au bout d'une démarche scientifique. Y compris en analysant des faits dont l'exposition peut déplaire au pouvoir - un pas que tous les scientifiques ne sont pas prêts à franchir. Les spécialistes de la police sont en particulier réticents à dire ou écrire ce qui pourrait aliéner leurs bonnes relations avec l'institution et les personnes qu'ils étudient. Cela explique une certaine prudence. Dans beaucoup d'autres pays, les chercheurs s'autorisent une marge de liberté plus grande.

La Banque des Savoirs : Vous écrivez que les policiers de la Bac que vous avez suivis souffrent d’être mal vus, mal aimés. Comment gèrent-ils ce sentiment ?

Didier Fassin : Les policiers de la Brigade anticriminalité choisissent de travailler dans ce groupe et sont choisis pour le faire. Ils aiment en général leur métier, mais ils se rendent compte qu'il ne correspond pas à ce qu'ils imaginaient ou espéraient, et notamment qu'il est bien moins passionnant. Ils ont par ailleurs l'idée que les gens ne les aiment pas, ce qui n'est spécifique ni de ces unités particulières ni même de la police française. Ce sentiment d'hostilité à leur encontre a une double conséquence : d'une part, cela renforce les liens de solidarité au sein du groupe. D'autre part, cela permet de justifier leur propre agressivité à l'égard de la population. Le travail de patrouille est généralement monotone. Très peu d'appels sont reçus, beaucoup sont sans objet. Dès lors, le moindre événement suscite des réactions souvent inadaptées et disproportionnées.

police_bac05© Préfecture de police

La Banque des Savoirs : Vous parlez de “reproduction de l’ordre social” comme conséquence de l’action de policiers ? N'est-ce pas là la conclusion de votre livre ?

Didier Fassin : Lorsque les forces de l'ordre ne sont plus employées pour la sécurité de la population et la prévention de la criminalité, lorsqu’elles se trouvent réduites à concentrer leur action de répression et d'intimidation sur les catégories sociales les plus vulnérables et les les plus discriminées, il faut bien convenir qu'elles remplissent une autre fonction que celle qu'on imagine devoir être celle de la police.  A quoi servirait de contrôler les mêmes individus plusieurs fois par semaine en les humiliant et en les rudoyant si ce n'était pour leur rappeler qu'ils ne sont pas des citoyens à part entière ? C’est ce que les forces de l’ordre ne cessent de rappeler en les stigmatisant. Que ce soit en disqualifiant les Français d'origine étrangère ou de religion musulmane ou en jetant le soupçon sur les chômeurs et les catégories socialement aidées. Il se trouve que ce sont les mêmes populations de banlieue qui présentent ces caractéristiques et font l'objet de toute l'attention policière. C'est certainement dans ces quartiers que l'esprit républicain est le plus menacé aujourd'hui. La France, régulièrement critiquée à l'étranger et condamnée par les institutions européennes, devrait commencer à s'en préoccuper.

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