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Voyage dans un monde de polémiques

Pour nous éclairer sur les débats qui animent les scientifiques et la société, le sociologue Bruno Latour propose une cartographie des controverses.

Polémiques scientifiquesA la manière de bactéries cultivées dans des boîtes de pétri, les débats scientifiques prolifèrent.
© Massimo Brega/LookatSciences

OGM, réchauffement climatique, amiante, voilà pour les polémiques scientifiques les plus médiatiques. Bisphénol A, implants cochléaires ou encore chant des dunes, voilà pour d’autres exemples de controverses plus récentes ou plus discrètes, mais tout aussi frontales entre les différentes parties en présence. D’ailleurs, qui sont ces parties ? Le directeur d’un  laboratoire de recherche ? Un scientifique labelisé “expert” ? Un chargé de mission du gouvernement ? Le représentant d’une ONG ?... Et quels sont les enjeux ? Les questions se bousculent.
Difficile de s’y retrouver dans ces sujets d’une grande densité où se mêlent informations scientifiques, techniques et politiques. Mais c’est sans compter sur “une cartographie des polémiques” qui peu à peu se dessine, pour justement permettre au citoyen de ne plus se perdre et garder son libre arbitre. On la doit au sociologue Bruno Latour, directeur scientifique de Science Po Paris. Cela fait maintenant 30 ans qu’il ausculte “la pratique des sciences”.
Il a monté, avec huit organismes de recherche et d’enseignement, un programme européen de recherche : Macospol. Ce projet a permis d’ouvrir au plus grand nombre le concept de cartographie (partie 1/). Et d’offrir ainsi une vision plus distanciée, plus accessible sur ces controverses. Des controverses qui  touchent toutes les composantes de la société - médecine, urbanisme, écologie,... - (partie 2/) et qui nous semblent de plus en plus nombreuses (partie 3/).

01.Macospol mode d'emploi

Portrait de Bruno LatourBruno Latour souhaite créer "une sorte de diplomatie".
© Emilie Hernant
“Cartographier les controverses scientifiques pour les politiques”, en anglais cela se traduit par “Mapping controversies on science for politics”. Ce qui donne en abrégé : Macospol. Objectif de ce projet européen : apporter un outil numérique qui éclaire l’internaute, c’est-à-dire le public, les politiques, les décideurs... sur les grandes polémiques qui traversent notre société. La méthode : passer la polémique au crible d’une liste de questions, toujours les mêmes, pour identifier les aspects incontournables de toute polémique. Qui dit quoi ? Dans quelles circonstances ? Quels sont les financements des uns et des autres ? Macospol rentre dans le détail et répond précisément à ces questions en épluchant des sources d’information multiples  : rapports divers et variés, interviews, site internet, sondages etc.

L’ensemble de ces données est ensuite organisé via des représentations de cartes en 2D ou 3D, des animations graphiques interactives qui sont conçues pour faciliter la lisibilité. Sans oublier à la périphérie du site, des liens vers des forums, des blogs... un outil numérique par excellence. Et qui n’est pas sans rappeler ce que les anglo-saxons nomment le “Data journalism”, le journalisme de données, une pratique en pleine expansion sur internet qui consiste à livrer à l’internaute/citoyen des données brutes (chiffres, statistiques, documents écrits officiels) pour mieux lui permettre de forger ses opinions.
Les sciences et techniques se sont étendues à tous les secteurs de la société, rappelle Bruno Latour. Tant mieux, mais nous sommes à un croisement. En effet, il est important de rappeler que la controverse est une situation normale de la recherche. Le débat d’idées, l’affrontement parfois brutal entre telle ou telle école de pensées, c’est le quotidien ou presque de ce monde-ci. Or, il s’ouvre maintenant au public, pour qui cela devient une vraie source d’angoisse. Macospol est une aide qui doit éponger une part de cette angoisse.” Un remède donc pour nous soulager !

Macospol est une œuvre collective. Elle mobilise, en plus des enseignants de Science Po Paris, des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT), et des universités de Manchester et de Lausanne, etc. Sans compter le savoir faire de l’École nationale supérieure des arts décoratifs (l’Ensad) qui a aidé à rendre lisible et pratique cet outil web.

Une fois Macospol terminé, il a été testé. “Assez peu, reconnaît Bruno Latour, et quand nous arrivions à réunir quelques personnes pour l’éprouver, ils poussaient des grands cris devant l’ampleur des informations rassemblées autour de chaque polémique. Soyons clair : le bon usage de Macospol par les citoyens n’a pas encore été démontré !” Ce sera l’objet du Macospol 2 ! Rendez-vous dans 5 ans.


02.Trois parcours au cœur des polémiques

Controverse Tour TriangleExemple de cartographie autour du projet très discuté de la "Tour triangle", sorte de pyramide géante, envisagée à la Porte de Versailles, à Paris.
© http://ionesco.sciences-po.fr
Le monde des polémiques : depuis 4 ans, des étudiants du Medialab de Science Po Paris ont exploré plus de 50 cas d’école. Une somme ! En voici 3 exemples, en attendant votre propre exploration du site du Medialab.

1 - La fertilisation des océans
Face à la crise climatique, de nombreuses solutions émergent pour contrer l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Certaines, plus controversées que d’autres, entrent dans la catégorie des “techniques de géo-ingénierie”. Parmi elles : enrichir artificiellement des océans pour qu’ils fixent davantage de CO2. Solution pertinente ou chimère technique ?
 http://medialab.sciences-po.fr/controversies/2010/Copenhague1/

2 - Implant cochléaire
Permettre à certains sourds ou malentendants de recouvrer l’ouïe est aujourd’hui possible. Il faut pour cela recourir à la pose d’un implant artificiel en relation avec la cochlée, la partie de l’oreille interne où se trouve l’organe récepteur de l’audition. Les étudiants de ce cas découvrent avec étonnement qu’il “ déchaîne les passions. Nous nous attendions a priori à trouver un microcosme technico-médical [...] Foison de blogs, forums, sites d’association etc. révèlent la richesse et la vivacité de la controverse.” Et pour cause, cet implant pose la question de la reconnaissance de la culture des sourds !
http://medialab.sciences-po.fr/controversies/2007/implants_cochleaires/

3 - La tour triangle
La controverse au sujet de cet édifice appelé parfois "tour pyramide" a éclaté en 2008, lorsqu’a été rendu public le projet de construire Porte de Versailles, à Paris, une nouvelle "tour" de près de deux cent mètres de haut. Tout l’intérêt de cet exemple est de saisir comment les différentes parties – experts ou non – tentent de s’attirer les bonnes grâces du public en mobilisant des arguments scientifiques et techniques qui sont aussi presque toujours des arguments politiques. C’est d’ailleurs pour cela que ce site de controverses est conçu comme un réseau social, "la forme la plus à même, selon les étudiants, de mettre en valeur les interactions complexes entre les acteurs et les différentes sous-controverses”."
http://ionesco.sciences-po.fr/com2009/tours/wordpress/wp-content/uploads/2009/07/philosophie-empirique-tour-triangle-1.pdf

03.Des controverses à profusion

Controverse Jeux OlympiquesPage de garde d’un site spécialement créé pour cartographier les débats autour de l’organisation des JO à Londres en 2012.


© http://www.msa.ac.ukMais au-delà de l’analyse des controverses scientifiques, Bruno Latour s’interroge sur la place croissante tenue par ces dites controverses et sur leurs conséquences pour la société. “Alors que pendant 3 siècles, on avait espéré trouver dans la science le plus sûr moyen pour s’arracher à la violence (religieuse, politique, révolutionnaire), en donnant à l’exercice de la vie publique un fondement solide, on se retrouve à nouveau tenu de mélanger les sciences et le politique, écrit le sociologue Bruno Latour dans son livre Cogitamus (Ed La Découverte). Comment ne pas ressentir un affreux sentiment de perte en voyant les techniques et les sciences replonger dans ces chaudrons de sorcière ?

Pis encore, les polémiques scientifiques semblent plus fréquentes aujourd’hui qu’hier. En réalité il n’en est rien. “Les historiens des sciences prétendent qu’il en a toujours été ainsi”, précise Bruno Latour. Des Galilée ont toujours existé, des vrais comme des faux. Ces derniers mobilisant l’image tutélaire de l’astronome italien pour mener leur croisade.
Ce qui change en revanche, c’est le flux de l’information. Avec l’avènement d’Internet, son débit est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. “Attention le web n’est pas l’information, il est l’opinion”, met en garde le sociologue. Or aujourd’hui, l’un et l’autre sont étroitement liés. A tel point qu’il n’est parfois plus possible de faire la différence entre ce qui tient de l’information (l’élément factuel objectif) et ce qui tient de l’opinion (le point de vue personnel ou collectif, le subjectif donc). Pas de hiérarchie là-dedans, juste une dichotomie nécessaire pour avancer dans la compréhension des polémiques.

Clore une polémique

Machines à voterCe schéma fournit une "photographie" des acteurs impliqués dans la polémique autour des machines à voter. Depuis plusieurs années, il est question de les introduire lors des scrutins.
© http://medialab.sciences-po.fr
Autre nouveauté : “L’avis d’un ou plusieurs experts ne suffit plus à clore une polémique”, affirme Bruno Latour. Les controverses s’éternisent souvent, de temps en temps tournent au mythe du complot - “quoiqu’il arrive, on nous cache des choses”. Parfois c’est le combat d’un “lanceur d’alerte”, un scientifique seul contre l’establishment. Ca a été le cas pour l’ingénieur chimiste André Cicolella : il a mis des années à faire reconnaître le danger des éthers de glycol, notamment sur les fœtus humains.

Dans ce monde de polémiques, le relativisme est devenu roi. Comme le rappelait le biologiste Pierre-Henri Gouyon lors d’un séminaire organisé par l’Institut du développement durables et des relations internationales (Iddri) (1) : “Le relativisme exagéré tend à ramener les théories scientifiques à de simples opinions susceptibles d’être à tout moment remises en cause. On voit bien les limites de ce type de raisonnement qui met sur un pied d’égalité croyance populaire, opinion politique et théorie scientifique. Car dans ce cadre, puisqu’il existe une société des Amis de la Terre plate, il serait donc justifié d’organiser des débats avec une moitié de défenseurs de la terre plate, et une moitié de défenseurs de la terre ronde.”
Pour Bruno Latour, “Il faut que le public apprenne à se sentir confortable en naviguant dans les controverses, ce qu’il peut faire grâce à Macospol”.

Reste le problème de la finalité du rôle de l’expert. “Il faut lui inventer une alternative,” propose Bruno Latour. Trouver un remplaçant au savant docte et tout puissant. Quelle forme va-t-il revêtir ? “Une commission, un parti,... Ce serait une sorte de diplomatie,” image-t-il. Les pistes sont lancées. Reste à les explorer.


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