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Internet : info ou intox ?

Que valent les textes publiés sur le Web ? Comment se documenter de manière fiable ? Encyclopédies "collaboratives", moteurs de recherche, blogs… Tentons d'y voir plus clair avec Claire Panijel et Annaïg Mahé, deux spécialistes de la question.

InternetAvec Internet il est important de bien savoir distinguer, décrypter et s’interroger sur la pertinence des informations trouvées, mais aussi apprendre à naviguer efficacement sur la « toile ».
© Redseal/Getty

L'anecdote est savoureuse : son formateur lui ayant demandé de trouver sur le Web ce que mangent les dauphins, un doctorant en biologie lui présente bientôt le résultat de ses recherches… sans même s'apercevoir qu'il s'agit d'informations publiées par des enfants passionnés par ces sympathiques mammifères. Cette scène s'est déroulée à l'Unité régionale de formation à l'information scientifique et technique (Urfist) de Paris, un organisme à vocation interuniversitaire, qui propose aux enseignants, entre autres objectifs, de développer leur sens critique vis-à-vis d'Internet. Et elle est révélatrice de ce que peut donner ce précieux outil de communication quand il est mal utilisé.

"Il faut apprendre à distinguer d'où vient l'information, la décrypter et s’interroger sur sa fiabilité", rappellent Claire Panijel, responsable de l'Urfist Paris, et Annaïg Mahé, docteure en sciences de l’information et chargée de cours, qui nous ont reçu dans les locaux de l'organisme. Prenons Wikipedia : cette encyclopédie gratuite est devenue une référence sur Internet, avec 80 millions de visites chaque jour. Elle propose plus de 150 000 articles dans sa section française. Certains sont dignes d'intérêt… mais pas tous, loin de là. Ainsi, un texte plutôt pointu présentant l'acide aminé – incompréhensible pour 99 % des mortels – côtoie une page qui détaille, fautes d'orthographe comprises, les ressorts de la numérologie, sans même un avertissement, comme s'il s'agissait d'une science consacrée…

Le Web, il est vrai, brouille nos repères habituels liés à la consultation de livres et de périodiques. La notion d'auteur se dilue – on ne sait plus forcément qui s'exprime -, l'information "évolue" – une même page Web peut voir son contenu discrètement modifié d'un jour sur l'autre - et le novice a l'impression que tout se vaut lorsqu'il est confronté à l'énorme masse d'informations disponibles en ligne. Pourtant, en adoptant quelques bons réflexes, un utilisateur peut rapidement apprendre à faire le tri lors de sa navigation, à extraire les informations pertinentes du flot de données. Et cet internaute averti en vaut deux.

01.Le paradoxe de Wikipedia

Wikipédia, l’encyclopédie libreWikipdédia, site Internet lancé par Jimmy Wales, est une encyclopédie libre, gratuite, multilingue. Elle invite chaque internaute à participer à l’accumulation de savoirs. Sa version française rassemble 150 000 articles.
© DR
Le Sommet mondial de la société de l'information, qui s'est tenu à Tunis, en novembre 2005, a consacré l'émergence d'un "Web citoyen", démontrant qu'Internet n'était plus seulement l'affaire des Etats et du secteur privé. De nombreux acteurs se sont par exemple interrogés sur les moyens de réduire la fracture numérique entre les pays "technologiquement développés" et les autres.

S'il fallait choisir un symbole à cet élan humaniste sur le Web, Wikipedia semble tout trouvé. Lancée en 2001 par l'Américain Jimmy Wales, cette encyclopédie à but non lucratif rassemble aujourd'hui quelque 700 000 articles en anglais, 300 000 en allemand, 150 000 en français… tous rédigés par des bénévoles, qui se corrigent les uns les autres. L'objectif est louable : mettre les savoirs du monde à la portée de tous, rien de moins. Logiquement, Wikipedia devrait être la quintessence des connaissances de ses utilisateurs, et il est vrai que certains articles valent certainement ceux d'encyclopédies renommées.

Mais, à y regarder de plus près, beaucoup d'autres sont mal rédigés, voire carrément hors-sujet. "On peut faire un parallèle entre Wikipédia et les 'archives ouvertes' du monde de la recherche", propose Annaïg Mahé, docteure en sciences de l’information et chargée de cours à l’Urfist de Paris. Cet organisme de formation à vocation interuniversitaire, destiné à développer l'usage de l'information scientifique et technique dans l'enseignement supérieur, propose des stages et des journées d’études et met à disposition de tous, sur Internet, des guides et documents pour la formation documentaire. L’Urfist de Paris, rattachée à l’Ecole nationale des Chartes, fait partie d’un réseau qui compte 6 autres unités implantées dans des universités à Bordeaux, Lyon, Nice, Rennes, Strasbourg et Toulouse.

"Les premières 'archives', qui existent depuis plus de 10 ans, construites au sein de communautés de chercheurs, donnent librement accès, comme Wikipedia, à des travaux scientifiques, déjà publiés dans l'édition scientifique traditionnelle ou non, offrant ainsi un panorama de 'la science en cours', poursuit Annaïg Mahé. Il existe cependant des différences de taille, qui changent tout : les documents présentés garantissent un minimum de qualité de l’information et ne peuvent plus être retirés ultérieurement, les auteurs sont connus et jouent leur réputation de chercheur, et les gens qui consultent les articles sont généralement eux-mêmes des spécialistes."

De son côté, Wikipedia peut se voir comme un vaste "village du savoir", inachevé, qui se construit selon des règles qui chamboulent nos repères habituels. Le plus souvent, l'auteur - un simple "pseudo" - n'est pas clairement identifié. Et l'information n'a plus de forme "définitive" : au fil des corrections des uns et des autres, une définition peut changer du tout au tout, certains contributeurs privilégiés, élus par d'autres déjà en place, ayant le dernier mot lorsqu'il s'agit de trancher.

Le principal défaut de Wikipedia est sans doute sa jeunesse. "Les contributeurs, surnommés les "wikipédistes", souvent passionnés, manquent peut-être de recul critique, constate Claire Panijel, responsable de l'Urfist de Paris, qui en a rencontrés quelques-uns. Certains, cependant, conscients des difficultés, tentent de concilier création collective spontanée et validation scientifique. L'idée serait peut-être de figer une partie des articles - ce serait le Wikipedia "validé", qui pourrait être conseillé aux élèves – et de laisser le reste mûrir."

"En revanche, remarque Annaïg Mahé, il n'est pas si facile de "vandaliser" un article en le remplaçant par n'importe quoi, comme a essayé de le faire croire la journaliste Ariane Massenet sur Canal , après avoir modifié la biographie d'Elvis Presley où elle annonçait son prochain concert. Les correcteurs veillent, et son intervention a été corrigée dans la minute."

Verdict ? "Wikipedia est un outil pratique, confirme les spécialistes de l'Urfist, mais il reste indispensable de vérifier ce qui est écrit, en croisant les informations avec d'autres sources."

02.Google, la cash machine du Web

Portrait de Sergey Brin et Larry PagePortrait des deux américains Sergey Brin et Larry, fondateurs de Google le moteur de recherche du web le plus utilisé au monde, leader du marché français avec plus de 80 % des requêtes.
© Google Incorporate
S'il est un outil qui a profondément modifié notre manière de trouver une information, c'est bien le moteur de recherche. Avant, quand on s'interrogeait, il fallait se plonger dans un dictionnaire, une encyclopédie, un annuaire… Désormais, Google, le leader du marché avec plus de 80 % des requêtes en France, est devenu la porte d'entrée universelle vers tous les savoirs pour bon nombre d'internautes.

Fondée en 1996 par deux thésards de l'université américaine de Stanford, Sergey Brin et Larry Page, Google s'est imposé comme LE moteur de recherche du Web, avec quelque 8 milliards de pages répertoriées, dans 35 langues. L'éclosion n'a pourtant pas été immédiate : le véritable décollage de la société n'intervient qu'en 2000, avec le jackpot des liens sponsorisés, un service intitulé AdWords. Ces liens apparaissent dans les pages de résultats, dans la zone bleu en haut ou dans la colonne de droite. Par exemple, si l'internaute tape "livre", La Fnac, Amazon, eBay et d'autres commerçants en ligne sont mis en valeur, tout simplement parce que ces enseignes ont payé pour le mot clé "livre". Ainsi, lorsque l'on effectue une recherche, les publicités côtoient les résultats. La recherche d'informations est ainsi parasitée en permanence par les marchands du Web.

Et il y a encore à dire à propos des effets pervers de ce moteur. Aujourd'hui, le succès de n'importe quel site Web dépend en effet de son "référencement" sur Google, c’est à dire de son rang d'apparition en fonction de certains mots clés de recherche (sachant que 42% des internautes cliquent sur le premier résultat, selon une étude de l'université américaine de Cornell). Les sociétés de référencement se sont donc adaptées au système : elles multiplient les astuces pour faire "remonter" le site de leur client dans le moteur de recherche. Quitte, pour certains, à tricher, en faisant "croire" à Google, par une série d'astuces techniques, que le site est plus pertinent que ce qu'il est réellement.

Que faire pour lutter contre cette dérive mercantile du Web et améliorer l'intérêt de ses recherches ? "Il est vraiment important de croiser les sources", rappelle Claire Panijel. Et il faut comprendre la notion de Web invisible : ce n'est pas parce qu'une information n'apparaît pas sur Google qu'elle n'existe pas. Google, comme tous les moteurs de recherche, n’indexe pas tout le Web. Des documents isolés, trop volumineux, interdits ou structurés de manière inhabituelle sont ainsi ignorés par les robots de recherche. Par ailleurs, chacun à sa propre logique de "moissonnage" et l’on peut trouver sur Google des ressources ignorées par ses rivaux MSN, Yahoo et Voila par exemple, et réciproquement.

Certains regrettent déjà la main-mise de Google sur la recherche documentaire. Et ce n'est qu'un début… Le projet Google Print, devenu Google Book Search, fait grincer des dents. Imaginez : la bibliothèque des bibliothèques, chère à l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, sur Internet. Des millions de livres, consultables intégralement pour les ouvrages tombés dans le domaine public ou à travers de longs extraits pour les autres. La numérisation des ouvrages est en cours, et le projet déjà visible, non sans avoir provoqué une réaction de nombreux éditeurs qui reprochent à la société américaine son approche trop légère des droits d'auteur.

En France, Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque Nationale de France, a réclamé – et obtenu - une initiative européenne concurrente pour ne pas laisser une entreprise américaine faire main basse sur le patrimoine culturel. Mais Google Book Search et les initiatives concurrentes menée d'un côté par Microsoft et de l'autre par Adobe, Hewlett-Packard et Yahoo, conjointement, semblent bien mieux engagées.

03.Les bons réflexes

Brevet informatique InternetLe Brevet Informatique Internet (B2i) a pour objectif de permettre aux collégiens et lycéens de mieux intégrer et utiliser les technologies de l’information et de la communication (TIC).
© Andersen Ross/Getty
Fausses informations, manipulations, rumeurs… Le Web colporte toutes sortes de choses, qu'il est important de savoir déchiffrer. Les ados sont par exemple devenus accros aux blogs, ces journaux personnels en ligne plus ou moins intéressants sur lesquels tous les visiteurs peuvent ajouter leurs commentaires. Et les marques ont tôt fait de récupérer cette tendance. Ainsi, un grand nom du vêtement de sport a lancé un blog rédigé par un vrai passionné de ses baskets "vintage", extérieur à la société mais soutenu par elle, pour accompagner une campagne promotionnelle. Pas sûr que tous les jeunes qui l'ont consulté aient réalisé qu'il s'agissait de publicité…

Autre exemple : le site www.genethique.org fournit une intéressante revue de presse concernant l'éthique du vivant ainsi qu'un certain nombre de dossiers et de programmes de conférences et forums, et appelle à le soutenir par des dons. Mais si on "oublie" de passer par sa page de présentation, on ne peut pas savoir qu'il dépend de la Fondation Jérôme Lejeune, un mouvement traditionnel catholique qui milite contre l'avortement…

Alors, quelles sont les règles de base à respecter pour ne pas tomber dans les pièges d'Internet ? "Le plus important, c'est de ne pas se précipiter, conseille Claire Panijel. Et de se poser les bonnes questions. Qui parle ? Est-ce un site institutionnel, commercial ou personnel ? Quel est le contexte de la publication ? S'agit-il d'information, d'un pamphlet ? Quelles sont les dates de mise à jour et de création ?". Le site de l'Urfist va encore plus loin et propose notamment d'apprendre à déchiffrer une adresse Internet, à en identifier les auteurs, etc.

Certes, les plus jeunes devraient bientôt être mieux armés pour apprendre à déchiffrer ces nouveaux mondes numériques, avec la mise en place du Brevet informatique et Internet, qui "atteste de compétences développées par les élèves tout au long de leur cursus scolaire lors d’activités intégrant les nouvelles technologies d’information et de communication", explique le ministère de l'Education. Mis en place dans les écoles primaires, ce "B2i" se généralise cette année dans les collèges, les lycées devant suivre à la rentrée 2006. Il s'agit d'une attestation décernée lorsque l'élève utilise "de manière autonome et raisonnée les technologies de l'information et de la communication disponibles à l'école et au collège pour lire et produire des documents, pour rechercher des informations qui lui sont utiles et pour communiquer au moyen d'une messagerie".

Est-ce suffisant ? "Tout le monde a besoin d'une formation, d'une mise en alerte, mais ce Brevet informatique et Internet ne donne pas une réelle compétence documentaire, regrette Claire Panijel. Certes, une vérification de la compétence technique est utile. Mais le plus important est la compétence intellectuelle, la capacité pour chacun à comprendre et évaluer les informations qu'il manipule." C'est seulement à ce prix que l'internaute pourra se sentir chez lui dans "le village global" nommé Internet…

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