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Vers un nouvel âge spatial ?

Outre-Atlantique, une nouvelle génération de richissimes entrepreneurs a décidé d’en finir avec le monopole de la Nasa et des grandes compagnies comme Boeing ou Lockheed Martin sur l’espace. Ils promettent l'essor d'un nouvel âge spatial, basé sur la conquête de nouveaux marchés, comme celui du tourisme spatial.

Touristes dans l'espace© Virgin Galactic

Tout a commencé avec le X Prize. Ce prix, d’une valeur de dix millions de dollars, était promis à la première société privée montrant sa capacité à envoyer deux hommes dans l’espace à deux reprises et à trois semaines d’intervalle. Le monde du spatial a beaucoup ironisé sur cette compétition, jugeant qu’elle n’avait aucune chance d’être remportée par qui que ce soit.

Pourtant, à la surprise générale, le prix a bel et bien été gagné. Le 4 octobre 2004, le vaisseau SpaceShipOne de la société ScaledComposites (basée en Californie) décollait pour la deuxième fois en trois semaines. À chaque fois, l’appareil dépassait les 100 km d’altitude, qui est la limite officielle à partir de laquelle commence l’espace.

À partir de cette date, les spécialistes du secteur et les médias ont commencé à prendre au sérieux ce que certains appellent le "NewSpace". On désigne par ce terme le nouvel âge spatial qui pourrait naître grâce à l’action de jeunes entrepreneurs argentés, tous américains - pour l’instant -, fermement décidés à révolutionner le secteur. Leur objectif : réduire les coûts de lancement, démocratiser l’accès à l’espace, développer les applications spatiales les plus originales, le tout en engrangeant des profits.

Ils ont dans leurs cartons des projets un peu fous : des fusées "low-cost", des vaisseaux spatiaux destinés au plaisir de touristes fortunés, des hôtels en orbite… "Certains travaillent au projet d’un ascenseur spatial, note David Vivanco, de la Direction des lanceurs de l’Agence spatiale européenne (ESA). L’idée consiste à laisser pendre un câble long de 36.000 km au moins en dessous d’une station spatiale qui se trouverait en orbite géostationnaire. Il suffirait donc pour la rejoindre de monter dans une cabine d’ascenseur… "

Avant que le "NewSpace" ne devienne réalité, de nombreux obstacles doivent encore être franchis, techniques, réglementaires, voire financiers. Mais les nouveaux "astropreneurs" ont déjà étonné les meilleurs spécialistes en remportant le X Prize. Qui sait de quoi ils sont encore capables ?

01.Débloquer l'accès à l'espace

SpaceShipTwoLe vaisseau spatial SpaceShipTwo, de la société Virgin Galactic, devrait un jour emporter huit touristes pour un vol suborbital. Il reprend la technologie du SpaceShipOne, premier véhicule privé à avoir atteint 100 km d'altitude.
© Virgin Galactic
"C’était un moment impressionnant, incroyable, magnifique", se souvient David Vivanco, ingénieur à la Direction des lanceurs de l’Agence spatiale européenne. Il a fait le déplacement, le 21 juin 2004, pour assister au premier vol habité d’un appareil privé à destination de l’espace. Et la tentative, menée en Californie par le vaisseau SpaceShipOne de la société ScaledComposites, a été un succès. "J’ai l’impression d’avoir vécu un moment historique", explique David Vivanco. Même si le vol n'a pas été parfait, l’aéronef souffrant momentanément d’un problème de stabilité.

Cette réussite, car c’en est finalement une, n’aurait pas été possible sans le X Prize, un prix récompensant la première société montrant sa maîtrise des vols suborbitaux habités. Celui qui a eu l’idée de cette compétition un peu folle n’est autre que Peter Diamandis. Ce véritable militant de l’entreprise spatiale privée, âgé de 46 ans, a notamment co-fondé SpaceAdventures, la compagnie qui commercialise des vols russes à destination de la Station spatiale internationale (ISS). "Dans mes rêves, le X Prize doit entraîner l’apparition de la première génération de vaisseaux spécifiquement conçus pour envoyer des personnes du grand public dans l’espace", explique-t-il. Peter Diamandis prend pour référence le Prix Orteig, d’un montant de 25.000 $, promis au premier pilote qui rallierait New York à Paris. "Ce prix, gagné par Charles Lindbergh le 21 mai 1927 à bord de son "Spirit of Saint-Louis", est à l’origine de la création de l’industrie aéronautique actuelle, qui "pèse" 300 milliards de dollars", estime-t-il. Va-t-on donc prochainement assister à la naissance d’un secteur privé spatial adulte, dont l’économie ne reposera plus sur les commandes émanant de la puissance publique, mais sur la conquête de nouveaux marchés ?

La Nasa elle-même veut le croire. L’agence spatiale américaine a décidé d’augmenter son aide financière aux petites entreprises privées. Elle considère qu’il est de son intérêt de voir de nouveaux acteurs, créatifs et entreprenants, investir le secteur spatial. Celui-ci est en effet dominé de la tête et des épaules aux États-Unis par deux géants, Boeing (60 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2006) et Lockheed Martin (40 milliards de dollars), dont le fonctionnement est souvent critiqué pour être aussi lourd que celui d’une administration. À travers le programme COTS (Commercial orbital transportation services / Services commerciaux de transport spatial), la Nasa a promis 500 millions de dollars à deux sociétés si elles démontrent leur capacité à développer les technologies permettant de transporter des astronautes jusque sur la station spatiale internationale(ISS), qui orbite à 350 km d’altitude.

Un défi autrement plus complexe à réaliser que celui de SpaceShipOne. Il faut par exemple atteindre une vitesse de 28.000 km/h pour se placer en orbite. Et réussir à revenir sans encombre sur Terre alors que la traversée de l’atmosphère pose d’importants problèmes d’échauffement. Ce sont ces fortes chaleurs qui sont d’ailleurs, indirectement, responsables de la perte de la navette spatiale Columbia et de ses sept membres d’équipage le 1er février 2003.

La somme de 500 millions de dollars ne suffira pas aux deux sociétés retenues dans le cadre du programme COTS pour développer des moyens d’accès à la station spatiale internationale. Pour la Nasa, ce financement est conçu comme une aide afin de leur mettre le pied à l’étrier. Charge à ces deux entreprises, Space Exploration Technologies (SpaceX) et Rocketplane Kistler, qui n’ont que quelques centaines d’employés chacune, de trouver des sources de financement complémentaires auprès de banques ou de mécènes, par exemple. Puis à commercialiser les vaisseaux spatiaux qu’ils auront ainsi conçus et fabriqués en trouvant d’éventuels clients privés (touristes, industriels, scientifiques…).

02.Objectif : tourisme spatial

GenesisLa deuxième station orbitale expérimentale et gonflable de la société Bigelow Aerospace, Genesis 2 devrait être lancée en juin 2007.
© Bigelow Aerospace
Le pilote du vaisseau SpaceShipOne, qui a remporté le X Prize, Mike Melvill, a eu la chance d’assister à un spectacle féerique. À 100 km d’altitude, la gracieuse courbure de l’horizon terrestre est nettement visible. Notre planète, de couleur bleue, fait penser à une agathe posée sur le noir profond d’une nuit éternelle. Cerise sur le gâteau, le pilote a, en plus, passé plus d’une minute en apesanteur totale. Il aurait pu flotter dans son habitacle s’il s’était détaché de son siège.

Ces émotions intenses attirent les amateurs. Selon le cabinet d’analyse américain Futron, 15.000 personnes seraient prêtes à payer entre 50.000 et 98.000 dollars pour participer à l’un de ces vols suborbitaux d’une durée de deux heures et demie. Mais, pour l’heure, le ticket dépasse cette limite. Il faudra en effet débourser 200.000 dollars pour voler à bord de SpaceShipTwo, le nouveau vaisseau développé par ScaledComposites destiné à emporter huit touristes dans l’espace.

C’est beaucoup moins que les 25 millions de dollars dépensés par Charles Simonyi en 2007 pour rejoindre l’espace à bord du vaisseau russe Soyouz. Il est vrai que, pour ce prix-là, le milliardaire hongrois a passé une semaine en orbite à bord de la station spatiale internationale (ISS)…

C’est Virgin Galactic, compagnie de Richard Branson, qui commercialisera les vols de SpaceShipTwo. Deux cents personnes auraient déjà réservé leur siège. Parmi elles, des personnalités comme l’astrophysicien Stephen Hawking, l’actrice Victoria Principal, ou encore le designer français Philippe Starck.

Aujourd’hui, huit sociétés, toutes américaines, développent leur vaisseau spatial. L’État du Nouveau-Mexique a réservé un terrain de 7.000 hectares pour y bâtir un spatioport d’où partiront les candidats-astronautes. Et le magnat de l’hôtellerie Robert Bigelow, passionné de conquête spatiale, a même envoyé en orbite une station spatiale prototype : elle présente la particularité de n’occuper qu’un tout petit volume au lancement, puis d’être gonflée une fois en orbite. Un jour, pense-t-il, des visiteurs (vacanciers, industriels, scientifiques…) viendront habiter ce type de résidence.

Véhicule suborbital habitéLe VHS (véhicule suborbital habité) conçu par la société Dassault Aviation aurait pour rôle de promouvoir les vols suborbitaux en Europe.
© Mourad Cherfi
En France, un projet de véhicule spatial privé existe bien, mais il n’a pas encore trouvé de financement. Le spationaute Jean-Pierre Haigneré, ancien responsable du Centre des astronautes européens, voudrait s’appuyer sur un projet de la société Dassault Aviation, nommé Véhicule suborbital habité (VSH). L’engin, construit sur fonds européens, se détacherait de l’Airbus 300 sur lequel il serait monté pour rejoindre l’espace grâce à un moteur russe connu pour sa fiabilité, le R-0110.

Car c’est bien là le nerf de la guerre : la sécurité. "Que se passera-t-il le jour où sept hommes d’affaires, acteurs connus, scientifiques de renom et leur pilote disparaîtront dans le premier accident d’un véhicule spatial privé ?" se demande David Vivanco. Le rêve de développer une industrie du lancement pourrait se heurter notamment à cet écueil majeur.

03.Les "astropreneurs" derrière le rêve

New ShepardLe projet de la société Blue Origin est de concevoir et faire voler une nouvelle sorte de navette, la New Shepard. Celle-ci enverrait trois passagers et un membre d'équipage à presque 100 km d'altitude. Les premiers vols commerciaux sont prévus pour 2100.
© Blue Origin
Aujourd’hui, le rêve d’une nouvelle ère spatiale basée sur la recherche de profit, et non pas sur l’obtention de contrats gouvernementaux, tient debout grâce à quelques poignées d’hommes qui partagent quelques points communs. Tous, ou presque, ont fait fortune dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Tous ont été marqués par les premiers pas de l’homme sur la Lune, en 1969. Et tous ont cru à l’idée, commune à l’époque, qu’ils "voleraient dans l’espace", eux aussi.

Parmi ces richissimes "astropreneurs", il faut compter Paul Allen, cinquième fortune mondiale, cofondateur du géant du logiciel Microsoft et mécène du SpaceShipOne de ScaledComposites. Ou encore Jeff Bezos, milliardaire, créateur du site de vente en ligne Amazon, qui a lancé une société, baptisée Blue Origin, pour le développement d’un vaisseau suborbital. Notons encore Elon Musk, concepteur de PayPal, système de paiement par Internet, qui a porté SpaceX sur les fonts baptismaux. Ou John Carmack, créateur de jeux vidéo à succès planétaire et propriétaire de la compagnie Armadillo Aerospace.

Selon eux, la conquête spatiale se trouve encore dans l’enfance. La preuve : seulement quelques dizaines de lancements ont lieu chaque année. Et il y a des responsables à cette situation, nommément la Nasa et les géants comme Boeing et Lockheed Martin, dont les "astropreneurs" dénoncent les vieilles idées, la peur de prendre des risques, le manque d’esprit de conquête. Bref, la lourdeur.

Le salut viendrait donc de la libre entreprise. Il suffirait de monter sa société, recruter quelques dizaines d’ingénieurs passionnés de spatial et serrer les coûts au maximum, par exemple en utilisant des technologies "sur étagère", c’est-à-dire déjà disponibles sur le marché, pour donner naissance à un véhicule spatial à succès quelques années plus tard.

C’est le pari que fait Elon Musk. Sur ce modèle, il a créé SpaceX, compagnie qui a conçu un lanceur léger, le Falcon 1 (d’une masse de 38 tonnes contre 710 tonnes à Ariane 5 ECA), sur des fonds entièrement privés. Si son premier vol se solda par un échec une minute après le lancement, le second, le 21 mars 2007, est généralement considéré comme un succès malgré quelques imperfections. Ce qui laisse penser qu’Elon Musk pourrait réussir son défi : réduire les coûts d’accès à l’orbite basse (quelques centaines de kilomètres d’altitude). Avant, un jour, de venir concurrencer les lanceurs lourds comme Ariane 5 ECA (Étage supérieur cryotechnique A) sur le marché de l’orbite géostationnaire (36.000 kilomètres d’altitude). SpaceX annonce en effet que, dès 2010, elle sera en mesure de tirer un lanceur lourd "low-cost" (en référence aux vols aériens à bas prix) baptisé Falcon 9 Heavy dont la masse - 885 tonnes - dépasserait celle du champion européen.

Marc Giget, titulaire de la chaire d’innovation au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), n’y croit pas : "On a déjà vu de riches mécènes prétendre qu’ils feraient mieux et moins cher que les grands de l’industrie du spatial. Ils ont dû renoncer." La raison principale ? "Ce secteur est capitalistique. En d’autres termes, il faut mobiliser d’énormes capitaux, et sur une longue durée, pour parvenir à développer des systèmes d’accès à l’espace assez fiables et robustes pour que des clients de service de lancement commencent à vous faire confiance", note Rachel Villain, du cabinet d’analyse Euroconsult.

Cela dit, comme toute industrie qui se met en place, se pose la question du retour sur investissement. Tout comme au début du développement d'internet. Les"astropreneurs" auront-ils assez de patience, de volonté - et de fonds à dépenser - pour voir leur rêve devenir réalité ? L’engouement pour le NewSpace peut encore s’effondrer, la "bulle spatiale" se dégonfler, si les profits annoncés ne sont pas au rendez-vous.

Mais, alors que nous terminions ce dossier, EADS Astrium, filiale du groupe européen d'aéronautique EADS (société européenne spécialisée dans l'aéronautique civile et militaire et dans l'espace), dévoilait son projet de vol dans l'espace, qui pourrait intéresser au moins 5.000 millionnaires, pour un marché d'un milliard de dollars (lire notre actualité sur le sujet). Si même les Européens s'y mettent…

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